Sciences politiques

Les « gilets jaunes » : les artisans d’une révolution messianique ?

Libre opinion d’André Oraison, Professeur des Universités, juriste et politologue

André Oraison / 18 février 2019

Nous devons lutter sans cesse contre les injustices et l’adversité si nous ne voulons pas tomber dans le sillage d’une nouvelle destinée : celle des inégalités et de la servitude à perpétuité.

JPEG - 143.3 ko

Les « gilets « jaunes » constituent un mouvement insaisissable et hétéroclite qui formule depuis le 17 novembre 2018 des revendications multiples. À l’origine, il luttait contre la hausse des taxes sur les carburants imposée par le Gouvernement au nom de la transition écologique. Par la suite, ce mouvement s’est manifesté par des marches au cœur des grandes et moyennes villes de France, chaque samedi, avec des revendications politiques et sociales de plus en plus diversifiées. Il milite ainsi pour une désobéissance civile contre des lois jugées injustes et un système considéré comme corrompu et à la solde des classes les plus favorisées. Ses critiques tous azimuts qui expriment des frustrations refoulées depuis plusieurs décennies ont parfois entraîné des débordements violents dûs à des casseurs étrangers au mouvement des « gilets jaunes ». Alors, oui : il faut dénoncer avec force les extrémistes de tous bords qui viennent dans les manifestations pour se défouler et en découdre avec les forces de police !

Le défi de la structuration

Mais quel sera l’avenir du mouvement des « gilets jaunes » au moment où est engagé, à l’initiative du président de la République, un grand débat pour une sortie de crise que l’on souhaite pacifique et rapide, un débat qui est toutefois considéré comme biaisé et remis en cause par la plupart des contestataires ? Si la réponse à la question est simple à formuler, elle est plus complexe dans sa concrétisation. En vérité, il n’y a pas d’autres solutions pour les « gilets jaunes » – s’ils veulent être audibles dans l’opinion publique et crédibles face à un pouvoir central obstiné et méprisant – que de se fédérer afin d’offrir une palette de doléances cohérentes, communes à tous et aussi précises que possible. En ce sens, il convient de saluer la réunion à Commercy dans la Meuse, le samedi 26 janvier 2019, d’une centaine de délégations de « gilets jaunes » venues des diverses régions de France afin de recenser officiellement des revendications concernant l’éducation, la santé, la fiscalité, les salaires, la revalorisation des minima sociaux pour ceux qui sont en situation de grande précarité, l’indexation des pensions de retraite sur l’inflation ou encore – vaste programme – l’éradication de la misère, de plus en plus criarde au sein d’un État qui se vante d’être la sixième puissance économique mondiale.

Ne jamais être fataliste

Il faut donc souhaiter que les « gilets jaunes » réussissent dans leur effort de structuration de leur mouvement. Mais, dès à présent, on peut le dire sans crainte d’être démentis : par leurs actions le plus souvent désorganisées et spectaculaires mais aussi sincères et touchantes, par leurs désidératas réitérés en faveur du plus grand nombre, formulées par tous les temps – sous le soleil, le froid, le vent ou la pluie – sur les ronds-points des grands axes routiers et dans les principales artères des grandes villes, les « gilets jaunes » ont déjà remis un certain nombre de pendules à l’heure. Qu’on le veuille ou non et quel que soit leur avenir en tant qu’aiguillon de la contestation de l’ordre établi, les « gilets jaunes » ont réussi une révolution messianique : ils démontrent à tous les peuples opprimés de la planète qu’il ne faut jamais être fataliste, que l’avenir n’est pas un destin aveugle avec son cortège d’injustices mais qu’il est toujours placé sous notre responsabilité. N’a-t-on pas vu récemment des manifestations de « gilets jaunes » en Belgique et en Allemagne ? À quand la contagion dans l’ensemble des pays de l’Union européenne et même au delà du Vieux Continent ? Oui, quelle belle leçon les « gilets jaunes » donnent aux élus suffisants, incompétents et dévoyés de la France et au monde entier depuis le 17 novembre 2018 !

Répression

Il y a bien sûr le terrible revers de la médaille : les « gilets jaunes » ont déjà payé le prix fort de ce chambardement salutaire qui inquiète les milieux de la finance, la haute bourgeoisie ainsi que les élites intellectuelles qui en sont issues. Nombreux sont les manifestants qui ont été bousculés, refoulés et insultés par les forces de l’ordre quand ils n’ont pas été matraqués, gazés par des grenades lacrymogènes ou atteints par les sinistres « lanceurs de balles de défense » LBD 40 qui fracturent les bras, les jambes et les mâchoires des citoyens ou, pire encore, les éborgnent. Le cas de Fiorina, une étudiante picarde venue manifester pacifiquement à Paris, en est un des exemples parmi les plus attristants : à 20 ans cette jeune femme a perdu son œil gauche le 8 décembre 2018 sur « la plus belle avenue du monde », les Champs-Élysées. Il est certain que ces bavures policières à répétition dégradent un peu plus l’image de la France à l’étranger. Sans lire l’avenir dans les astres comme l’astrologue Germaine Soleil, ces actes inqualifiables sont de nature à entretenir un ressentiment immarcescible chez les « gilets jaunes » à l’égard de dirigeants imbus de leur personnalité et notamment d’Emmanuel Macron qui continue à se prendre pour l’alpha et l’oméga au cours de soi-disant débats présidentiels où il joue toujours – droit dans ses bottes – le rôle du chef d’orchestre infaillible et intarissable. Oui mes amis : quelle impudence !

Qui pourrait blâmer les « gilets jaunes » ?

Certes, la révolution ensanglantée que nous connaissons depuis plusieurs semaines et qui rappelle, en plus dramatique, les événements de Mai 1968 a été, à ce jour, chèrement payée. Mais paradoxalement, elle a déjà réussi dans la mesure où un débat est aujourd’hui engagé à tous les niveaux, sur tous les sujets, dans toutes les régions de France et dans tous les endroits imaginables : dans les écoles, les mairies, la presse écrite et les médias audiovisuels, sans oublier les places publiques et les rues. Cette révolution a réussi, même si – dans cette période de remise en cause globale de la société – le chef de l’État est aujourd’hui dans l’incapacité de dire comment il envisage une issue à la crise. M. le président de la République, vous qui êtes aux abonnés absents, n’attendez pas le 26 mai 2019 – jour des élections européennes – pour nous proposer des solutions. Sachez que la procrastination ou indécision est une stratégie suicidaire en période révolutionnaire !
Enfin, je m’interroge gravement : qui pourrait sérieusement contester les « gilets jaunes » lorsqu’ils déclarent qu’il faut se battre contre la paupérisation de la nation, pour plus de justice sociale et lorsqu’ils exigent, à cette fin, que le président de la République défende le concept d’État providence qui nous a été légué à la Libération par le Conseil National de la Résistance ? Qui pourrait blâmer les « gilets jaunes » lorsqu’ils disent qu’il faut plus de justice fiscale dans notre pays et qu’il est scandaleux que le pouvoir central fasse uniquement les yeux doux aux « premiers de cordée » qui, entre parenthèses, sont les enfants chéris du pouvoir depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Une autre politique économique, sociale et fiscale

Qui peut en vouloir aux « gilets jaunes » lorsqu’ils réclament plus de transparence dans la vie politique, la mise au rancard à titre définitif de tous les maires, députés, sénateurs cumulards, corrompus ou véreux ? Qui peut en vouloir aux « gilets jaunes » qui font la chasse à des riches de plus en plus cossus et qui, en retour, font un bras d’honneur à la France d’en bas tout en pratiquant avec une gourmandise non dissimulée la fraude et l’évasion fiscales pour échapper à l’impôt et à leur devoir de citoyen en France ? Qui diantre peut bien en vouloir aux « gilets jaunes » lorsqu’ils militent au plan institutionnel pour une plus grande démocratie participative ou directe et notamment pour la reconnaissance du référendum d’initiative citoyenne ? Sachez M. le président de la République que des réponses urgentes et positives de votre part à toutes ces questions seraient considérées comme bénéfiques par la France d’en bas et donneraient du grain à moudre à tous ceux qui, à l’étranger, sont au pied de l’échelle sociale !

En dernière analyse, qu’on le veuille ou non, grâce aux « gilets jaunes », tenaces malgré les intempéries, les insultes et la répression, c’est une autre politique économique, sociale et fiscale – bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui – que le président le président de la République devra se résoudre à mettre en œuvre s’il a toujours pour ambition d’achever de manière pacifique un quinquennat qui a bien mal commencé, il y a à peine moins de deux ans. En conclusion, je vous le dis mes amis : croisons les doigts pour qu’il en soit ainsi !

André Oraison