Sciences politiques

Quel statut pour la cité sanctuaire de Jérusalem ?

Libre opinion d’André Oraison, Professeur des Universités, Juriste et Politologue

André Oraison / 10 avril 2017

L’inextricable question du statut international de Jérusalem sera présentée et débattue dans le cadre d’une conférence programmée à Saint-Denis et plus précisément à l’amphithéâtre Élie de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de La Réunion le jeudi 13 avril 2017, à 18 heures. Présidée par M. Idriss Issop-Banian et suivie d’un débat placé sous le patronage officiel du Groupe de Dialogue interreligieux de La Réunion (GDIR), la conférence du professeur André Oraison a pour titre : « Le statut international de Jérusalem à l’aune du droit, de la politique et de la religion ». En voici un résumé.

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Le Professeur André Oraison.

Existe-t-il un statut idéal pour la cité sanctuaire de Jérusalem, le berceau des trois grandes religions monothéistes ? Adoptée par les Nations Unies le 29 novembre 1947 pour mettre fin au mandat de la Grande-Bretagne sur la Palestine, la résolution 181 avait prévu la création de deux « États indépendants » – l’un arabe et l’autre juif – ainsi qu’une internationalisation territoriale pour Jérusalem afin de sauvegarder la dimension spirituelle d’une ville à nulle autre pareille. Construite à proximité de la Jordanie et de la mer Morte, la Jérusalem multiconfessionnelle, multiculturelle et multiethnique devait être soumise à un régime de démilitarisation et de neutralisation sous l’égide de l’ONU afin d’offrir des garanties optimales pour la sauvegarde des Lieux saints chrétiens, juifs et musulmans qui se côtoient dans la Vieille ville.

Statut imposé par l’État hébreu

Mais ce statut révolutionnaire et, au premier abord, séduisant imaginé par la Communauté internationale au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale avec le soutien de l’État de la Cité du Vatican n’entra jamais en vigueur. En raison de la survenance du premier conflit israélo-arabe qui aboutit de facto à un partage de la cité judéenne en 1949, Jérusalem-Ouest devient dès le 23 janvier 1950 la capitale d’Israël – un État créé le 14 mai 1948 sur le fondement de la résolution 181 – tandis que Jérusalem-Est, y compris la Vieille ville, passe sous le contrôle de la Jordanie. À l’issue de la « Guerre des Six Jours » déclenchée le 5 juin 1967, Israël s’empare de la Cisjordanie et de la partie orientale de Jérusalem qui est aussitôt annexée. Par la suite, la loi fondamentale israélienne du 30 juillet 1980 érige « Jérusalem entière et réunifiée » au rang de « capitale éternelle de l’État d’Israël ».

Mais parce qu’il est contraire au droit international positif, le statut de capitale imposé par l’État hébreu sur l’ensemble de la ville de Jérusalem est condamné par les Nations Unies depuis 1980. De surcroît, ce statut est rejeté par l’ensemble du monde arabo-musulman et tout particulièrement par l’Organisation de libération de la Palestine qui, depuis sa « Déclaration d’Alger » du 15 novembre 1988, milite – en invoquant, à son tour, la résolution 181 – pour la création d’un État pleinement souverain sur le territoire palestinien occupé depuis 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale.

La « vision de deux États »

Pressentie dès le 29 novembre 1947, la « vision de deux États » sur le territoire de la Palestine mandataire demeure vivace en dépit du temps qui passe. Il est vrai qu’une telle solution – une solution digne du roi Salomon – peut compter sur le soutien indéfectible des Nations Unies. Sans lire l’avenir dans le marc de café, on peut raisonnablement penser que la coexistence pacifique de l’État d’Israël avec un État palestinien indépendant est nécessaire pour l’établissement d’une paix juste et durable dans la région jusqu’à ce jour tumultueuse du Proche-Orient. En revanche, l’ambitieuse résolution 181 qui proposait une internationalisation territoriale de l’ensemble de la ville sainte et de ses faubourgs, incluant la ville de Bethléem, sous le contrôle onusien est aujourd’hui frappée d’obsolescence.

De fait, la question de Jérusalem – la « fille de Sion » pour reprendre l’expression affective de la communauté juive orthodoxe – n’a jamais cessé d’être au premier rang des préoccupations politiques, diplomatiques et juridiques internationales. C’est même le nœud gordien des pourparlers israélo-palestiniens. Parce qu’elle se situe au carrefour de deux nations et de trois croyances, cette ville qui a connu à maintes reprises la guerre et la paix, l’anéantissement et la reconstruction cristallise depuis plus de trois mille ans des passions incandescentes dont on ne saurait faire abstraction.

Compromis territoriaux douloureux mais nécessaires

Dès lors, si on admet qu’Israéliens et Palestiniens accordent la plus haute importance à Jérusalem et si, de surcroît, la « cité de David » ne peut plus être érigée en un « corpus separatum » comme le prévoyaient les Nations Unies en 1947 dans la résolution 181, il est tout aussi évident que Jérusalem ne saurait demeurer la capitale « une et indivisible de l’État d’Israël ». Battu en brèche, dès 1967, à la suite de la « Guerre des Six Jours », le dogme hébraïque multimillénaire de l’indivisibilité de Jérusalem n’est plus aujourd’hui admissible.

Le territoire de la cité hiérosolymitaine devra donc un jour être partagé, par consensus, afin d’aboutir à des compromis territoriaux douloureux mais nécessaires qui tiennent compte équitablement des désidératas des deux principales communautés. C’est dire que la ville convoitée par deux nationalismes – l’un arabe, l’autre juif – a vocation à abriter deux capitales contiguës, une pour chacun des deux États voisins concernés : Jérusalem-Ouest doit en toute logique devenir la capitale de l’État d’Israël et Jérusalem-Est la capitale effective d’un État palestinien souverain. Mais le partage de la principale ville de Judée est encore loin de faire l’unanimité en Israël comme dans les territoires palestiniens occupés. Il en est ainsi lorsqu’on aborde le statut qui doit être réservé aux Lieux saints de la Vieille ville – le cœur historique et spirituel de Jérusalem – délimitée au XVIe siècle par les remparts dressés par le sultan Soliman le Magnifique à l’époque de l’Empire ottoman.

André Oraison