Claude Rousse, pharmacien au Port

’Une situation dramatique’

24 juillet 2006

Claude Rousse, pharmacien depuis 25 ans au Port, se dit particulièrement inquiet. Cette liste de déremboursement relève d’une décision purement administrative qui occulte la réalité de terrain et les spécificités locales. "Le taux de natalité à La Réunion est plus important qu’en métropole et le déremboursement des fluidifiants représente une situation dramatique pour de nombreuses familles démunies."

Qu’est-ce que vous inspire cette décision de la HAS de dérembourser 221 médicaments ? Le cas des expectorants n’est-il pas inquiétant ?

- Vous avez parfaitement raison. Le déremboursement des fluidifiants bronchiques m’alerte tout particulièrement. Tous les pédiatres, les spécialistes continuent à les prescrire et les familles en difficulté se demandent si elles doivent ou non les acheter. Je me demande si l’administration a pris en compte le drame qui pourrait se poser pour elles à La Réunion ou le taux d’humidité est très important, comme les problèmes rhino-pharyngiques et les bronchites asthmatiformes. Cette décision est en totale discordance avec la pratique de tous les jours.

Faut-il espérer une réaction locale des professionnels comme pour le sérum physiologique également prescrit aux enfants pour le nettoyage des voies respiratoires et dont le déremboursement a été annulé par le ministre de la Santé pour La Réunion ?

- Cette attaque au sérum physiologique m’a conduit à interpeller personnellement la Sécurité sociale. Je trouve que c’est déjà une erreur qu’au niveau national, sa formule en flacons multidoses ne soit pas prise en charge, car prescrire le flacon à administrer avec une pipette comporte des risques de contamination et de surinfection majeurs pour la famille qui utilise le même flacon. Depuis toujours, ce produit est prescrit pour les infections rhino-pharyngiques. Le syndicat des pharmaciens a dû argumenter auprès du ministre de la Santé en personne pour que cette décision soit révisée et pour que le remboursement du sérum physiologique en dosettes soit finalement maintenu. Il faudrait de la même façon argumenter pour ces fluidifiants bronchiques qui n’ont pas d’équivalent.

"Le malade est lésé"

Ne risque-t-on pas d’assister à une dérive des prix de ces produits toujours proposés sur les étales des officines ?

- Les prix sont libres, mais je pense que celui qui est pratiqué à l’heure actuelle est inférieur au tarif antérieur. Avant, sur le plan déontologique, le pharmacien était tenu de respecter une marge précise. Aujourd’hui, cette liberté des prix nous pose aussi des problèmes, car c’est en fonction de la concurrence que les pharmaciens devront s’adapter, diminuer leur marge. C’est assez nouveau. En ce moment, tout est remis en question au niveau des prix. En tout cas, le chiffre d’affaires d’un pharmacien se situe au niveau des médicaments déremboursés et cette décision nous porte aussi préjudice.

Que conseiller aux familles qui présentent une ordonnance ou figurent ces fluidifiants déremboursés ?

- Il faut savoir qu’il n’existe pas d’équivalent, donc le patient devra payer. La décision est relativement brutale, sans préavis. Le malade est lésé. Je me suis retrouvé vendredi face à 15 cas à qui j’ai dû expliquer que ces médicaments n’étaient plus remboursés. Je ne peux pas contredire l’avis des spécialistes qui prescrivent ces médicaments.

Sans parler de contredire les médecins, quand vous le pouvez, vous proposez néanmoins des génériques lorsqu’ils existent ?


- Le médecin prescrit le médicament sous sa forme la plus connue, mais la Sécu leur demande comme à nous, pharmaciens, de faire un effort pour les remplacer par des génériques moins chers.* Les pharmacies sont évaluées sur ce point. La Sécurité Sociale nous fixe des objectifs, contrôle notre taux de substitution par rapport aux molécules les plus chères.

"Le gagnant devrait être l’État"

Avez-vous des compensations, si vous respectez ces objectifs ? Si oui, sous quelle forme ?

- C’est sûr que nous avons des compensations comme de meilleures marges bénéficiaires pour les génériques, mais l’intérêt est surtout de réduire le déficit de la Sécu qui veut faire des bénéfices et qui n’est pas là pour faire gagner de l’argent aux professionnels de santé. Car dans cette affaire, tout le monde est perdant. Avec la compensation, vous n’allez pas trop perdre, mais en aucun cas vous n’allez gagner. Au bout du compte, le gagnant devrait être l’État qui en mettant le frein à tous les niveaux de la chaîne, soulève aussi l’idée que certains ont déjà trop gagné. Le drame de la santé en France, c’est qu’elle devrait être une affaire d’État mais qu’elle est gérée avec des structures libérales qui font des bénéfices. Demain, la société devra trouver un compromis pour assurer la sécurité des citoyens tout en évoluant dans un monde libéral, de concurrence et de recherche du profit.

Que faire alors finalement pour ces fluidifiants déremboursés ?


- Il faut réagir au niveau des professionnels voire des politiques. Rappeler qu’il y a un décalage énorme entre l’administration et la pratique de tous les jours, comme cela s’est clairement révélé pour l’épidémie de chikungunya. La compétence théorique est une chose, mais la réalité de terrain en est une autre. Beaucoup de mères de familles réunionnaises subissent actuellement cette décision.

S. L.

*C’est en juin 2002, sous le ministère de Jean-François Mattéi, qu’un accord entre Assurance Maladie et médecins a pu être trouvé après 7 mois de conflit. En échange de l’augmentation du tarif de la consultation (20 euros au 1er juillet pour les généralistes et 30 euros en octobre pour les visites à domicile), les praticiens s’étaient alors engagés à prescrire au moins 12,5% de médicaments génériques et 20% en DIC (Dénomination Internationale Commune), formule qui consiste à ne plus indiquer la marque mais le nom de la molécule.


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Témoignages - 82e année


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