Conséquence de la crise et de la pénurie de logements sociaux

À La Réunion, la pauvreté ne cesse d’augmenter : « Nous accueillons désormais des personnes de plus de 70 ans à la rue »

22 mai, par Manuel Marchal

À La Réunion, la précarité s’aggrave depuis la crise du Covid-19, alerte Jessica Brennus, responsable de la Boutique Solidarité de Saint-Denis dans l’émission « Déjà debout » diffusée hier par France Inter. Chaque matin, de nouvelles personnes sans domicile viennent chercher une douche, un repas et un soutien moral. L’association les aide aussi dans leurs démarches administratives et l’accès aux droits. Face à la pénurie de logements sociaux et avec seulement 23 places d’hébergement de nuit dans le pays, de plus en plus de personnes âgées se retrouvent à la rue, situation autrefois inimaginable.

Dès l’aube, les portes de la Boutique Solidarité s’ouvrent sur une réalité sociale de plus en plus préoccupante. À 7 heures du matin, les premiers bénéficiaires affluent déjà vers cet accueil de jour géré par la Fondation pour le logement des personnes défavorisées. Pour Jessica Brennus, responsable de la structure, cette affluence matinale illustre l’ampleur des difficultés rencontrées par une partie croissante de la population réunionnaise.
« Dès l’ouverture, les personnes arrivent pour pouvoir accéder à des services essentiels de première nécessité, comme une douche, un petit-déjeuner », explique-t-elle. Mais au-delà des besoins matériels, l’accueil répond aussi à une profonde détresse humaine : les usagers viennent « parler, discuter, ne serait-ce qu’avoir un soutien moral et psychosocial ».

Lieu de répit pour des pauvres toujours plus nombreux

Contrairement à certaines idées reçues, la fréquentation de la structure ne repose pas uniquement sur un public habituel. « Tous les jours, des nouvelles personnes arrivent », souligne Jessica Brennus. « Ce sont malheureusement des personnes qui sont à la rue et qui viennent dans notre accueil de jour afin de pouvoir avoir un moment de répit et de réconfort. »
Cette évolution témoigne d’une aggravation de la grande pauvreté à La Réunion. Depuis plusieurs années, les équipes constatent l’arrivée de nouveaux profils qui, auparavant, parvenaient encore à maintenir un équilibre fragile.

Un accompagnement bien au-delà de l’urgence

Si l’accès à l’hygiène, à l’alimentation ou à des vêtements propres constitue une première réponse, l’objectif est aussi d’aider les personnes à retrouver leurs droits et une stabilité administrative.
« Nous accompagnons les personnes à avoir une adresse de domiciliation, à refaire leur pièce d’identité, à ouvrir un compte bancaire, à ouvrir leurs droits sociaux comme le RSA ou à accéder à leur pension de retraite », détaille Jessica Brennus.
La structure travaille également avec plusieurs partenaires spécialisés. « Nous avons la chance d’avoir des partenaires qui tiennent des permanences dans notre accueil de jour », précise-t-elle. Les bénéficiaires peuvent ainsi accéder à des consultations et à un accompagnement en matière de santé physique comme psychique.

Manque de logements

Malgré ce travail d’accompagnement, les perspectives restent limitées faute de places d’hébergement suffisantes. L’accueil de jour est ouvert du lundi au vendredi uniquement, sans service de nuit.
« Nous ne sommes pas ouverts le week-end, ni la nuit », rappelle Jessica Brennus. Plus inquiétant encore, les capacités d’hébergement d’urgence demeurent extrêmement faibles à l’échelle du territoire : « Nous n’avons que 23 places de solution d’abri de nuit sur tout le territoire de La Réunion », indique-t-elle, jugeant ce chiffre « largement insuffisant ».
Une situation qui laisse de nombreuses personnes sans solution une fois la journée terminée.

Explosion de la précarité depuis la crise sanitaire

Pour la responsable associative, le tournant s’est produit à partir de la crise du Covid-19. « Depuis 2021, nous avons vu une montée en flèche du nombre de personnes se retrouvant à la rue », observe-t-elle.
Elle note également que de nombreuses personnes, autrefois réticentes à solliciter de l’aide, franchissent désormais les portes de la structure. « Elles sont maintenant dans une telle précarité qu’elles viennent demander de l’aide et ont de grandes difficultés à s’en sortir seules. »
Selon Jessica Brennus, cette dégradation résulte de plusieurs facteurs cumulés. « Les différentes crises sociales, sanitaires et économiques ont fait que des personnes qui arrivaient jusque-là à se maintenir dans leur logement ont été expulsées et se retrouvent aujourd’hui à la rue. »
À cela s’ajoute une difficulté structurelle : « Nous avons une pénurie de logements sociaux à La Réunion », souligne-t-elle. Cette insuffisance complique considérablement l’accès à un logement durable pour les personnes les plus fragiles.

Fin progressive de la solidarité familiale

Parmi les évolutions qui inquiètent le plus figure l’affaiblissement des solidarités traditionnelles. « La solidarité familiale, qui était l’essence même de la société réunionnaise, est en train de se perdre », regrette Jessica Brennus.
Cette transformation sociale se traduit par l’apparition de situations autrefois exceptionnelles. « Nous accueillons de plus en plus de personnes âgées, chose qui était inimaginable il y a encore quelques années », affirme-t-elle.
Autrefois, explique-t-elle, les réseaux familiaux permettaient généralement aux aînés de conserver un toit. « Il y avait les relais des enfants, de la famille, une solidarité familiale ou amicale qui permettaient aux anciens de se maintenir dans un logement. »
Aujourd’hui, la situation est bien différente : « Nous nous retrouvons avec des personnes âgées de plus de 70 ans à la rue, totalement démunies. »

La rue tue à La Réunion

Jessica Brennus tient également à combattre une idée reçue persistante : vivre dehors à La Réunion ne serait pas aussi difficile qu’ailleurs grâce au climat.
« Ce n’est pas parce qu’il y a du soleil que c’est moins difficile », insiste-t-elle. Durant les épisodes de fortes chaleurs, les températures peuvent dépasser les 40 degrés, alors même que l’accès à l’eau reste compliqué pour les personnes sans domicile.
La période cyclonique constitue un autre danger majeur. « Nous n’avons pas de période de grand froid, mais nous avons une période cyclonique qui va de décembre à mars », rappelle-t-elle. Lorsque des phénomènes météorologiques menacent l’île, les dispositifs d’hébergement sont souvent organisés dans l’urgence.
Une précipitation qui peut avoir des conséquences dramatiques. « Il y a deux ans, nous avons eu des personnes à la rue qui sont décédées à la suite du passage d’un cyclone », déplore Jessica Brennus.

L’urgence sociale s’installe

À travers son témoignage, Jessica Brennus dresse le constat d’une précarité qui s’enracine et touche désormais des publics de plus en plus diversifiés. L’augmentation du nombre de personnes sans domicile, le manque de solutions d’hébergement, la pénurie de logements sociaux et l’affaiblissement des solidarités familiales composent un tableau préoccupant.
Face à cette réalité, les structures d’accueil de jour demeurent souvent le premier et parfois le seul point d’appui pour des personnes confrontées à l’exclusion. Comme le résume Jessica Brennus, ces lieux offrent avant tout « un moment de répit et de réconfort » à celles et ceux qui n’ont plus d’autre refuge.

M.M.

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