Droits humains

Affiche de Même pas peur : où est le « vivre ensemble » à La Réunion ?

Une affiche jugée raciste par de nombreux Réunionnais « identité visuelle » d’un festival du film à Saint-Philippe

Manuel Marchal / 21 février 2018

Les auteurs d’une affiche, perçue comme raciste par de nombreux Réunionnais, et certains de leurs soutiens persistent et signent : elle sera mise en valeur comme « identité visuelle » du festival cinématographique Même pas peur qui s’ouvre à partir d’aujourd’hui à Saint-Philippe. Cette prise de position se fait au nom d’une liberté d’expression artistique qui a manifestement ses limites dans ce cas précis, et qui agit comme un révélateur de la fragilité de la cohésion d’une société réunionnaise qui porte en elle une histoire marquée par la violence de l’esclavage et de la colonisation.

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Dans son édition du 16 février dernier, le « Journal de l’île » fait un compte rendu de la conférence de presse présentant le festival cinématographique « Même pas peur » qui commence à partir d’aujourd’hui à Saint-Philippe.

Chacun se souvient que la première affiche du festival 2018 avait soulevé une grande indignation, car elle représente des femmes peintes en noir et affublées de nids d’oiseaux sur la tête comme chevelure, leur donnant un aspect de coupe afro. De nombreuses réactions ont dénoncé le caractère raciste d’une telle affiche, considérée comme un blackface ayant pour résultat de caricaturer les descendants d’esclaves à La Réunion, tandis que ses partisans se retranchaient derrière la liberté de l’artiste et affirmaient que tout dépendait de l’interprétation. Suite à cette mobilisation, « Même pas peur » a remplacé l’affiche par une autre, où la directrice du festival se donne l’image d’une personne censurée.

L’article du « JIR » signale que la première affiche sera mise en valeur au cours du festival. Voici ce qu’écrit notre confrère à ce sujet :

« Unis dans l’affirmation de la liberté d’expression artistique, la ville de Saint-Philippe et le festival Même pas peur sortent grandis de l’affrontement médiatique du mois de janvier. La Réunion entière s’est éveillée à la réalité d’une municipalité insoumise du sud sauvage défendant l’usage d’une affiche accusée de « blackface » par des communautés puristes de métropole. « Je réaffirme que l’affiche, très injustement contestée, d’Aurélia Mengin, sera l’identité visuelle du festival sur les murs du complexe Henri Madoré », déclare le maire Olivier Rivière ».

L’indignation des Réunionnais censurée

Dans une société réunionnaise qui a réussi à construire malgré des siècles de violences une cohésion jugée exemplaire dans le monde, un tel discours interroge. Devant une indignation manifeste, la décision aurait sans doute mérité plus de mesure. En effet, une seconde affiche avait été réalisée, pourquoi ne pas l’utiliser comme « identité visuelle » du festival ?

La persistance souligne que les auteurs de cette affiche et leur soutien sont convaincus de leur bon droit, et ont donc refusé de prendre en compte le sentiment de nombreux Réunionnais indignés. D’où vient donc cette difficulté à tenir compte de toutes les composantes du « vivre ensemble » si souvent mis en valeur pour ce qui concerne La Réunion.

En effet, les plus vives réactions contre cette affiche sont venues de ceux qui ont dans leur sang la souffrance de leurs ancêtres victimes d’un crime contre l’humanité, puis exploités sans vergogne par la classe dominante du capitalisme, et aujourd’hui abandonnés par un système qui a décidé de refuser de respecter leur droit au travail ce qui a pour résultat de les maintenir dans la pauvreté.

Affirmer en outre que l’opposition à cette affiche venait de « communautés puristes de métropole » souligne le décalage qui existe entre la réalité et sa retranscription. Car personne ne peut nier que de nombreux Réunionnais se sont sentis rabaissés par une telle affiche, et ont osé exprimer leur point de vue. Force est de constater qu’il a été décidé de ne pas tenir compte de l’indignation.

Sur la base de ces faits, une question mérite donc d’être posée. Tout ceci ne montre-t-il pas la survivance d’un vieux fond où un racisme décomplexé peut s’exprimer au grand jour, à un point tel que les auteurs de tels actes n’ont absolument pas conscience de la portée de leur geste ?

Le poids de l’histoire

Ce sont notamment les plus pauvres qui sont visés par une telle affiche, ce sont ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. Dans les États-Unis de l’époque de l’esclavage puis de la ségrégation, le blackface était un moyen pour une classe sociale de montrer sa domination sur celle qu’elle exploitait en se moquant d’elle. Les auteurs ne se considéraient pas racistes dans le sens où nous le percevons aujourd’hui, car c’était pour eux dans l’ordre des choses. Un ordre qu’ils pensaient immobile pour l’éternité. Ce sentiment s’exprimait également dans les anciennes métropoles coloniales. Il suffit de se rappeler du « tirailleur sénégalais » sur les boîtes de chocolat en poudre Banania et de son slogan en « français petit nègre » : Ya bon ! À l’époque de sa création, ceci était considéré comme une œuvre d’art, mais des voix se sont élevées toujours plus nombreuses au fil du temps en France pour dénoncer une image raciste, car la France a évolué. Elle a même reconnu que ses anciens dirigeants avaient commis un crime contre l’humanité en autorisant et en codifiant l’esclavage. Une société raciste avait alors été créée de toutes pièces afin qu’une classe dominante puisse amasser des profits considérables. Elle a été le régime officiel de La Réunion pendant plus de la moitié de son histoire.

Pour une approche politique

De ce passé de violences restent de nombreuses traces à La Réunion. C’est notamment la surreprésentation des descendants d’esclaves parmi les pauvres. Et cela se traduit également sur le plan des mentalités, avec l’irruption dans le public d’une affiche comme celle du festival Même pas peur. Les pauvres peuvent faire l’objet de moqueries, mais qu’en est-il de la classe dominante ? En effet, puisque selon ceux qui l’invoquent la liberté d’expression artistique est sacrée, alors pourquoi ne pas avoir corrigé le tir en publiant une seconde affiche pouvant être interprétée comme une caricature méprisante de la classe dominante à La Réunion ? La liberté d’expression artistique dans ce cas n’est-elle pas sélective ? Ses limites ne se confondent-elles pas avec un vieux fond hérité de l’esclavage et de la colonisation ?

Comme l’écrivait Témoignages du 8 janvier dernier, la lutte contre le racisme à La Réunion mérite une approche politique. Un passé de violences ainsi que leur persistance sous la forme des inégalités qui sont imposées mettent en évidence cette impérative nécessité. C’est dans le politique que se situe l’explication d’un fait qui souligne la fragilité du « vivre ensemble » à La Réunion.

M.M.



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Messages






  • L’analyse est à la hauteur de l’enjeu. A titre personnel, je pense que la Raison aurait dû prévaloir ici, et je ne comprends pas la volonté du Premier magistrat d’engager la Collectivité communale, et donc moi-même !, à partir de son opinion personnelle, comme si seul comptait son avis pour agir au nom de la Commune... Une autre affiche, qui respectait la liberté d’expression et l’opinion des Autres, avait pourtant été réalisée. Je regrette ce jusqu’au boutisme qui éclaire en réalité sur une pratique du pouvoir et un mode de pensée que l’on aurait pu croire disparus avec la nouvelle génération d’élus.. Comme quoi, jeunesse ne rime pas obligatoirement avec nouvelles pratiques...

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  • A la Réunion, c’est bien connu, on marche sur la tête !
    Oser dire et pire écrire que les partisans de cette affiche abjecte sont consciemment ou pas les ( ) dignes héritiers des esclavagistes en perpétuant au grand jour leur idéologie raciste revient à se faire taxer de raciste soit même ! Et, pourtant, il faut bien à un moment donné," nommer le cochon par son nom " mais en soulignant bien que les opposants à cette affiche et au message dangereux pour notre bien-vivre sont largement représentaifs de notre population mosaique contrairement à ses soutiens qui se réduisent à un échantillonnage de dominants se partageant entre autres points communs une position dominante, une certaine notorité (vanité des vanités) et une clarté qui ne se situe certainement pas au niveau cérébral. White is white, il n’y a plus d’espoir qu’ils se remettent en cause. Le combat continue pour que chacun, indépendamment de sa couleur de peau, de ses origines social, culturel et autres occupe sa place, rien que sa place mais toute sa place en redoublant de vigilance contre tout acte, propos ou démarche raciste d’où qu’ils viennent.

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  • Faut il donc avoir peur du noir pour qu on se permette d afficher ainsi "même pas peur du noir" pour une artiste réunionnaise et métissée cela pose une sacrée question ?

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