Violences faites aux femmes : une loi-cadre contre l’intolérable

Ce qui est possible en Espagne ne l’est-il pas en France ?

25 novembre 2006

Le Collectif Droit des Femmes a présenté mercredi à la presse, en salle de réunion de l’Assemblée nationale, les grandes lignes d’un futur projet de loi d’orientation relatif aux violences faites aux femmes. Sur le modèle de la loi-cadre promulguée en décembre 2004 en Espagne, le Collectif appelle à une action globale et cohérente de l’Etat par le biais d’une série de mesures pour sensibiliser la société contre les violences, aider les victimes et leurs proches, punir les agresseurs.

Sensibilisation, prévention, détection, droits sociaux et économiques des victimes, procédures pénales et civiles, protection d’urgence... la liste des mesures proposées n’est pour l’heure pas exhaustive, mais s’inspire largement de la loi-cadre espagnole qui mobilise 7 ministères autour de son application. Une fois sa rédaction parfaite, ce texte sera déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale comme proposition de loi d’orientation visant à lutter activement et globalement contre les violences faites aux femmes.

« D’excellentes mesures »

La Députée Huguette Bello, signataire du document aux côtés de 40 autres personnalités politiques (député(e)s nationaux et européens, sénatrices et sénateurs, conseillers régionaux... uniquement de gauche !), estime que « ce sont d’excellentes mesures ». L’ambition affichée de mobiliser l’État et ses ministères dans le sens d’une action volontariste et globale contre ce fléau social, véritable problème sanitaire, est à la hauteur de l’importance du sujet. Elle pense avec raison qu’il est encore trop tôt pour espérer la mise en œuvre d’un véritable projet et pourtant, une prise de conscience active est nécessaire. La députée prend pour exemple le spot publicitaire diffusé sur les chaînes nationales, cautionné par le Ministère de la Cohésion sociale et de la Parité, et « qui met en avant un préjugé ».
Dans ce spot, un enfant donne un coup de pied à sa maman mise à terre par la violence physique de son mari, et le message délivré dit en substance qu’un enfant élevé dans la violence sera violent. « Ce n’est pas parce qu’un père est violent que son fils le sera aussi. Les études le démontrent clairement, il n’y a aucun caractère systématique, soutient Huguette Bello. Cela voudrait dire que les filles de mères battues le seront elles aussi ou seront des femmes soumises...! ». Cet exemple signifie en fait que notre société n’a à l’évidence pas pris la mesure de l’ampleur du phénomène des violences faites aux femmes qui nécessite une approche adaptée. Il faut engager un important travail sur l’évolution des mentalités.

Mettre les moyens en face

Ce document est extrêmement important, mais il est plus important encore d’apporter les moyens de sa réalisation, de permettre à la police et à la justice de faire leur travail. Selon les derniers chiffres, la Métropole compterait 1 à 2 procureurs pour 100.000 habitants, « je n’ai pas les chiffres exacts avec moi, mais c’est certainement moins à La Réunion ». 250 jours pour traiter une plainte, suivre une procédure, « c’est édifiant ». Il faut, comme en Espagne, se doter de juges et d’une police spécialisés dans les violences faites aux femmes, mettre en place des programmes de formations pour les professionnels. « En France, le volet violences contre les femmes n’est pas abordé dans la formation d’un magistrat. Pourtant, ce problème demande une approche particulière ». Justice pénale et civile doivent s’unir dans un même objectif de protection des victimes et de leurs enfants. Il faut cesser d’évoquer le passé sexuel de la victime qui n’a rien à voir avec l’acte commis. il faut revoir la garde alternée car après la séparation, l’enfant reste un enjeu extraordinaire, - une séparation qui est souvent la clé du passage à l’acte meurtrier -, il faut aider les victimes sans papiers, ne pas considérer les prostituées comme des délinquantes... il faut... il faut... Il faut que la société prenne ses responsabilités.

Stéphanie Longeras


Le CSA et les mères doivent faire leur travail

« Cette loi-cadre ou loi globale prend en considération le problème de l’éducation de la Maternelle à l’Université. Depuis 81, on soulève le problème de diffusion des images de la femme à caractère sexiste », poursuit Huguette Bello, « car, quand même, l’origine de tout cela reste l’inégalité persistante entre hommes et femmes, avec des hommes qui estiment encore qu’elles ont moins droit à la liberté, à la dignité, à la décision ». Alors, parlez de société civilisée à la députée, mais selon elle, « le degré de civilisation d’une société se mesure à la place que les femmes y occupent ». Le problème n’est pas nouveau, mais les images sexistes, à caractère vexatoire de la femme, relayées dans les médias papier, télé, à la radio (avec des spots de la femme potiche à qui son mari explique que tel concessionnaire automobile fait des promotions exceptionnelles...) ne devraient plus exister.
« Il faudrait que le CSA mais aussi les mères fassent leur travail. La femme objet est vendeur, le corps de la femme est aujourd’hui une marchandise qui se négocie sans état d’âme », déplore encore la féministe qui ne cesse de dénoncer ces abus pour le respect des femmes, mais aussi des hommes.

SL


Témoignage

Femme violentée

Je m’appelle S., j’ai 3 enfants et je suis d’origine mahoraise. Je me suis mariée, je n’avais même pas 15 ans. C’était un mariage arrangé à Mayotte. Je ne voulais pas me marier, mais ma mère voulait car elle croyait qu’elle allait mourir, et pour l’argent aussi. Le jour même du mariage, il m’a déjà battue parce que je ne voulais pas avoir de rapports sexuels. J’étais pleine de sang.

Après 15 jours de mariage, je ne le voyais presque pas, il était toujours dans les bars, il rentrait tous les 2 ou 3 jours dans la nuit. Pendant cette période, il m’a claqué la tête contre le mur, je suis tombée dans le coma, je suis restée 2 mois à l’hôpital. Il ne s’est même pas excusé, il n’avait aucune pitié.
Quelque temps après, je suis tombée enceinte de mon premier enfant. A ce moment-là, je me suis demandée ce que j’allais faire. Je n’avais pas de papiers parce qu’on croyait que c’était un mariage blanc. J’ai tout essayé pour le faire partir, je me jetais pas terre... mais il a tenu bon. Quand j’étais enceinte de 7 mois, il rentrait tous les 5, 6 jours. Je ne pouvais pas me plaindre car sinon, il me mettait dehors.

Ensuite, il a commencé à ramener des femmes à la maison. J’étais obligée de leur servir le thé, voir s’il n’avait besoin de rien sinon j’étais battue. Puis, j’ai accouché de mon fils. A ma sortie de l’hôpital, j’ai fait une dépression, je me suis sentie seule, je pensais à ma famille. De 80 kg, je suis passé à 46 kg. L’argent de la prime de naissance est passé dans la drogue, je n’avais rien pour le gamin. Heureusement que mon oncle a acheté des choses sinon je n’avais rien. Après, ça a continué comme avant. J’allais en cachette chez une voisine demander une brique de lait.
Presque tout de suite après, je suis de nouveau tombée enceinte, mais il l’a fait partir avec des coups, il me frappait au ventre. J’avais des hémorragies, mais il ne voulait pas que j’aille à l’hôpital. Je me soignais moi-même avec des plantes.
Puis, je suis tombée enceinte de mon deuxième fils et on a déménagé. On a vécu de la même manière, j’étais enfermée à clé.
Ensuite, juste après que notre second enfant soit venu au monde, on a encore déménagé.
Après un 3ème fils et une fausse couche, j’ai commencé à parler à des assistantes sociales car j’avais peur pour mes enfants. On a exigé qu’une assistante sociale passe à la maison pour voir les enfants. Après chaque visite de l’assistante sociale, il était méchant avec notre 2ème garçon pour un oui ou pour un non. Il donnait tout au premier et rien au deuxième.

Les derniers temps, avant de partir, il me demandait de lui faire à manger en pleine nuit et me menaçait de jeter le bébé par la fenêtre si je ne le faisais pas. Je n’en pouvais plus alors j’ai appelé l’assistante sociale. J’étais décidée à partir, j’étais au courant qu’il existait des maisons d’accueil. Une fois en centre d’hébergement, j’étais soulagée. J’y suis restée un moment, le temps de me remettre sur pied. J’ai été bien reçue, j’étais en sécurité et mes enfants aussi. On m’a aidée à reprendre confiance en moi. J’ai suivi une formation à l’affirmation de soi au refuge. Maintenant, je vis seule avec mes 3 enfants. Mon ex-mari vient de temps en temps chercher le plus grand des gamins. Il ne m’agresse plus parce que je lui montre que je n’ai plus peur de lui. Mais après tout ce temps, dans sa tête à lui, je suis encore sa femme.

J’ai envie de dire à toutes les femmes que dès qu’elles sentent que quelque chose ne va pas, il faut partir. Je suis persuadée qu’il y a encore beaucoup de femmes qui ne savent pas qu’il existe des maisons d’accueil et c’est dommage car si je l’avais su plus tôt, je serais partie beaucoup plus tôt.


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Témoignages - 82e année


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