Droits humains

Dans la tête d’un enfant déraciné

Rencontre avec Jean-Louis Robert, auteur de “Creuse, ta tombe”

Témoignages.re / 9 janvier 2007

L’histoire des enfants réunionnais envoyés en Creuse est bien connue à la Réunion et aussi en métropole. Votre livre se réfère à cette histoire en l’exprimant avec beaucoup de violence. On se dit alors que ce qui est écrit n’a pu l’être que par une personne qui a vécu cette “déportation” en Creuse. Comment avez-vous fait pour transformer cette histoire en roman ?

- Pour écrire sur cette expérience des enfants de la Creuse, je me suis beaucoup documenté grâce aux articles de presse régionale et nationale, puis j’ai laissé mon imagination critique prendre le relais. Je n’ai pas rencontré de personnes concernées par cette histoire. C’est justement à cause de cette distanciation que j’ai pu construire la violence de ce vécu. Ce qui fait l’unité du roman c’est ce viol anal subi par un enfant envoyé en Creuse. Je me suis inspiré d’éléments factuels authentiques que j’ai utilisés de façon disparate dans le roman. Le discours historique ou sociologique peut apporter une certaine représentation du réel mais en ce qui concerne la violence de l’expérience, je pense que le roman, peut-être même mieux que l’autobiographie, peut faire ressentir cette expérience douloureuse, emmener le lecteur dans la tête d’un enfant déraciné.

Le lecteur qui se retrouve “dans la tête de cet enfant” peut avoir du mal à se repérer dans l’histoire. Est-ce voulu ?

- Tout à fait. J’ai fait exprès de construire un roman déroutant, en rupture avec la forme classique du roman qui impose une situation initiale, une histoire linéaire, une résolution. La forme du roman est destinée à rendre compte de la folie des personnages. Il n’y a pas de personnage principal, on ne sait plus qui est qui dans ce roman, les expériences se croisent. Fidèle, Jean, l’hôtesse de l’air, l’homme au chapeau de feutre, etc. Il y a dans ce roman un flottement identitaire, un peu caractéristique de La Réunion.
Le roman est le résultat de plusieurs petits textes et de nouvelles écrites indépendamment. Puis, cette histoire des enfants de la Creuse est venu se greffer. Des liens existent entre les textes. C’est ainsi que j’ai mêlé un conte sur l’esclavage à la Creuse. Ce rapprochement s’est fait parce que l’envoi des enfants en Creuse s’explique peut-être par la persistance de la mentalité esclavagiste. J’ai cherché comment une telle chose pouvait se produire. Une des explications se trouve peut-être du côté de l’Histoire.

Le lecteur est sans cesse surpris par l’alternance du créole et du français dans le roman. Votre façon de raconter c’est ce que vous appelez le “mélangue”. Qu’est-ce que c’est ?

- J’écris en effet en créole et en français dans ce roman. Le mélangue est une tentative d’écriture pour tenter de trouver une forme pertinente pour dire le pluriel de la société réunionnaise. Finalement, ce qui représente le Réunionnais c’est le mélange des deux langues. Le mélangue c’est aussi l’agencement des différents genres littéraires, que ce soit le conte “kriké kraké”, le théâtre, la nouvelle présente de façon discontinue dans le roman. Les 9 épisodes de “la nuit du jour” reviennent ainsi sur l’histoire de l’esclavage. Le roman est à construire par le lecteur, je lui demande une attitude participative pour retrouver les accords entre les différents chapitres. Ce roman est à l’image de La Réunion que je considère encore en train de se construire.


Extraits de “Creuse, ta tombe”

Les thaumaturgettes enquêtent

Un jeudi, deux thaumaturgettes aux joues rouges, qui quadrillent les quartiers défavorisés, au volant de leur 2 CV camionnette grise, traquant l’indigence et l’ignorance, l’accostèrent, un paquet sous le bras. Une voiture en plastique, une poupée qui dit oui oui oui ouiouioui et non et deux-trois sucres d’orge.

- C’est pour toi et ta petite sœur, lui dit la thaumaturgette en chef. Elle arborait un sourire rempli de promesses. Un bel avenir des études poussées des métiers pas sots du tout avocat notaire architecte fonctionnaire professeur docteur et des sucres d’orge plein de sucres d’orge.

- A quelle heure rentre ta maman ?

- Mi koné pa.

- Que fait ton père ?

- La parti lizine.

- Fais voir où tu dors.
Dans la case en paille, des pages de catalogue La Redoute ornaient les sacs de goni qui faisaient office de cloisons. Elles notèrent sur leur fiche de signalement, en face des rubriques correspondantes : une lampe à pétrole, un réchaud à alcool, deux lits dont un petit.


Kazindo le kaf kapor

- kriké

- kraké
Lavé un Kaf kapor té apèl Kazando. Li té la propryété in Blan Sintandré, in dénomé Moro. Kazando té in zésklav la tèt té dir, li té prétan pa un moun té komann ali, li té rod tout kalité manyer pou tir oko, pou travay lo mwin posib pou son mèt blan. Sa té son fason sobat ansanm bann Blan, son manyèr vanz èk lèsklavaz, kom li té di. Byin sir, lo mèt té i prétan pa in sal nèg i dobout dovan li Ce n’est pas un chien de nègre qui va faire la loi Un nègre un chien deux cousins germains. Lo gro blan, kan li la apèrsi lo tournéviré Kazindo-byin sir li la pa vi sa son tousèl, inn de vandèr-de-kours la inform ali-, la dézine in komandèr éspré pou vèy à li.