Droits humains

De la nécessité d’une approche politique de l’antiracisme à la Réunion

Affiche du festival « Même pas peur »

Gaelle Antoine . Mathieu Raffini / 8 janvier 2018

Le 27 décembre dernier, le festival international du film fantastique « Même Pas Peur » ayant lieu du 21 au 24 février prochain à Saint Philippe, a dévoilé son affiche. Celle-ci montre deux modèles grimés en blackface : peau peinte en noire, lèvres en rouge et une afro en nids d’oiseaux pour compléter ce tableau.

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La blackface est apparue dans un premier temps dans le monde de la culture du théâtre au 19e siècle aux États-Unis, mais avait également cours en France. Cette pratique avait pour but de permettre aux colons blancs de se moquer des peuples asservis en se peinturlurant en noir, afin de caricaturer de manière uniforme les peuples colonisés considérés comme idiots et animaux. En 2013, le comité des Droits de l’Homme de l’ONU a d’ailleurs reconnu le caractère raciste de cette pratique.

Etant donné le contexte avec plusieurs affaires de blackface apparues ces derniers mois, notamment avec l’affaire Griezmann (ce dernier s’étant grimé en noir pour se déguiser en Harlem Globetrotter), la créatrice ne peut ignorer la portée de son affiche. De plus, même si elle n’avait pas réalisé la gravité de cet acte raciste, l’interpellation de nombreux Réunionnais choqués par cette affiche, sur les réseaux sociaux notamment, aurait dû le lui faire comprendre. Cependant, au lieu d’accepter le débat et admettre l’éventualité d’avoir pu, même inconsciemment réaliser une affiche raciste, les remarques dénonçant son travail ont été censurées et les utilisateurs bannis de la page Facebook du festival.

Réaction méprisante

La réalisatrice s’est défendue en expliquant que cette affiche avait été « mal interprétée » et qu’elle représente : « deux siamoises amazones, mi-femmes, mi-oiseaux, dont la peau vinyle est faite de peinture et dont la chevelure constituée de nids de bélier, évoque les perruques du temps de la Renaissance. » Cependant, si pour représenter des « amazones mi-femmes mi-oiseaux » la créatrice se sent obligées de reprendre - même inconsciemment - tous les clichés racistes négrophobes de la blackface (la peau noire, les lèvres rouges ayant fait référence au cannibalisme, l’afro avec des cheveux « en paille »…) cela montre bien qu’il s’agit ici de racisme.

En effet, l’art est subjectif, et sur ce point tout le monde sera d’accord avec l’artiste, ainsi cette représentation est un choix. Que ce dernier soit conscient ou non, il montre bien que la racisme peut se loger dans chacun de nos esprits et rejeter en bloc l’éventualité même d’avoir pu blesser une partie de la population sous prétexte que nous sommes à La Réunion un peuple métissé, prouve que nous avons un travail important de remise en question à mener.

Cette réaction méprisante d’une personne se définissant comme « artiste » et pouvant donc mieux comprendre que d’autres ce qui serait raciste ou non en art, montre un certain mépris de classe en considérant que seuls ceux disposant d’un capital culturel suffisant peuvent être en mesure de comprendre son œuvre, en opposition aux non-initiés qui peuvent légitimement y voir du racisme.

La provocation de l’« autocensure »

Au vu de l’absence de réaction, si ce n’est du mépris de la créatrice concernant la violence symbolique qu’elle pouvait faire subir à la fois en termes de mépris de classe et de racisme, plusieurs Réunionnais ont interpellé le CRAN, qui a réagi et condamné cette affiche. L’organisation antiraciste a contacté la réalisatrice Aurélia Mengin et suite à cet échange, obtenu qu’une nouvelle affiche soit produite.

Or cette dernière, sur laquelle elle se met en scène avec un scotch sur la bouche et un panneau de cinéma sur lequel figure « autocensure » est une provocation plus qu’une solution d’apaisement. En réagissant de la sorte, elle confirme ne pas avoir compris la gravité de cet acte raciste et les problématiques soulevées par cette polémique. Elle montre ainsi la banalisation du racisme et le manque de considération d’une grande partie de la société envers les personnes subissant le racisme. Par ailleurs, nous pouvons noter l’ironie de l’ « autocensure » dont elle se dit victime quand elle-même a pratiqué une censure de tous les commentaires qui critiquaient ou interpellaient son œuvre. La censure n’est-elle donc dénoncée que lorsque l’on s’adresse à une minorité bourgeoise et que l’on dénonce le racisme ?

Système d’oppression

Elle ajoute « Je suis Réunionnaise, fruit du métissage entre une mère noire et un père blanc » et conclut ainsi ne pas pouvoir être raciste. Cependant, le métissage n’a jamais empêché le racisme… Cet argument digne du « j’ai un ami noir » montre bien le problème principal de ce genre de débat, notamment à La Réunion. Chacun rejette en bloc l’éventualité même de pouvoir être ou de réaliser un acte raciste, car nous sommes un peuple métissé. Or, le métissage n’a et ne sera jamais une solution pour faire disparaître le racisme. En effet, le racisme comprend une dimension systémique, c’est-à-dire que c’est un système d’oppression présent dans toute la société. Le racisme n’implique pas forcément une haine directe envers l’autre, mais se traduit au quotidien par des actes paraissant anodins pour les personnes non concernées, mais en réalité très blessant pour les communautés qui les reçoivent.

Nous voyons malheureusement apparaître depuis quelques années un racisme latent à La Réunion, qu’il soit négrophobe de façon exceptionnelle comme ici, ou malheureusement de façon quotidienne envers notre population d’origine mahoraise, comorienne ou kaf en général. Cela concerne aussi la communauté hindouiste, qui s’est retrouvée visée dernièrement par une pétition stigmatisante, et plus globalement l’ensemble de la population réunionnaise qui subit encore aujourd’hui au quotidien la néocolonisation française et tout le racisme que cela peut engendrer.

Racisme latent à La Réunion

La question d’accorder la parole aux victimes se pose également, car de nombreuses personnes concernées par le racisme au quotidien se sont exprimées et ont condamné cette affiche, mais elles n’ont pas été entendues. La preuve encore une fois que le racisme est très présent, même chez nous à La Réunion. Ainsi, il est plus que temps d’avoir une réponse politique à la hauteur des défis qui nous sont aujourd’hui posés par la hausse de ce racisme latent. Il doit s’agir d’une ferme condamnation de tout acte raciste, afin de défendre l’unité du peuple réunionnais, ce qui doit se traduire à minima par la fin de la publicité et du financement par les collectivités envers les événements incriminés. Soit l’exact opposé de ce qu’il se passe actuellement, où elles se retrouvent complices de cet acte raciste par leur absence de réponse, ou, encore plus grave par leur approbation comme l’ont fait le Département et la Ville de Saint-Philippe par la voix de son maire Olivier Rivière.

Le racisme n’est pas une liberté d’expression

Ce dernier ose ainsi affirmer haut et fort qu’il continuera à laisser les affiches « blackface » dans sa commune, car « la culture n’a pas de couleur ». Dans ce cas, pourquoi s’acharner à vouloir utiliser une affiche qu’une partie de la (sa) population considère comme étant insultante et dégradante car se sentant visée par la pratique raciste qu’est la blackface ? On peut également noter que si « la culture n’a pas de couleur », la représentation de la domination dans notre société en a bien une, où l’on voit encore aujourd’hui qu’une grande part de la tranche dominante de La Réunion reste « pâle » de couleur de peau, or nous devons aspirer à l’égalité et au respect de tout un chacun.

Pour finir, nous citerons Aurélia Mengin « Nous ne sommes plus dans la poésie, mais dans un message politique, celui de défendre les artistes, dans un pays, où cela devient, visiblement, compliqué ». Nous lui rappelons ainsi, que contrairement à ce qu’elle peut penser, le racisme n’a jamais fait partie de la liberté d’expression et est, au contraire, un délit puni par la loi. Ce qu’il faut défendre c’est la fin de toutes les discriminations dans notre société pour que les Réunionnais puissent vivre en paix, dans la justice sociale et l’égalité.

Gaelle Antoine



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  • Malheureusement, cet article est un FAKE NEWS.
    L’ensemble de votre argumentaire est caduque, l’affiche n’étant pas considérée comme un Blackface.
    Cette affaire a été il y’a quelques jours avisée et étudiée par l’Observatoire de la liberté de création.
    Face à l’ensemble des attaques qu’elle reçois, l’artiste réalisatrice Aurélia Mengin est officiellement soutenue par la Ligue des Droits de l’homme... Merci de mettre à jour ce témoignage.

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  • Il est regrettable, sur un sujet aussi sensible, de faire paraître une opinion de camarades avant que la question ait été débattue plus largement dans le parti. Il est tout aussi regrettable de voir que l’opinion publiée, même si elle contient des éléments d’analyse générale valides, s’acharne à considérer cette affiche comme faisant partie des blackface alors qu’il s’agit visiblement d’autre chose (mais il y a « un contexte »…) et qualifie à plusieurs reprises Aurelia Mengin de « raciste » (qui s’ignore, en plus !)… ce qui ressemble aussi à du mépris.
    J’ai dit ailleurs ce que je pensais de la position du CRAN et nous aurions dû prendre le temps d’en discuter davantage, de façon à faire paraître une analyse qui prendrait en compte tous les aspects de la question.

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  • Les questions soulevées par Pascale me paraissent justes : sur une question aussi importante que celle du racisme, on ne peut se permettre de faux pas ; je m’ en voudrais de critiquer a priori la démarche de nos deux camarades. Je ne me sens pas en mesure de dire si l’ affiche discutée relève ou non des black faces dont , de toute façon, la pratique me paraît en tous points détestable et condamnable. Mais, ce dont je me souviens parfaitement , c’ est ce que nous recommandait toujours notre camarade Paul Vergès : avant de passer à l’ offensive, assurez-vous toujours que vos arrières sont bien assurés, en bon stratège qu’ il était. En l’ occurrence, sans doute cette prise de position, à défaut d’ avoir été discutée collectivement, aurait pu être présentée en libre opinion, ce qui ne serait. pas passé pour une prise de position de "Témoignages", tout en laissant la place au débat, bien évidemment. Par ailleurs, cher John, vous aurez toute ma sympathie lorsque vous signerez en clair vos contributions !..... Jean-Paul Ciret

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  • Et si cette affaire voulait plutôt signifier "même pas peur du Noir" on serait dans quoi alors ? L’inconscience ou la provocation ? Parce que bien évidemment on le sait depuis trop longtemps leNoir fait peur n est-ce pas ? Et ici à La Réunion a t on peur du Kaf ? Sacrée question ?

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