Droits humains

Enfants de la Creuse : un préjudice toujours pas réparé

Le gouvernement pour une réparation morale mais pas financière

Manuel Marchal / 11 avril 2018

Décidément, la France a toujours du mal à assumer son histoire. Lorsqu’elle a reconnu qu’en pratiquant l’esclavage elle avait commis un crime contre l’humanité, elle n’a pas entrepris les démarches pour indemniser les descendants des victimes de ce crime imprescriptible alors qu’au moment de l’abolition, les esclavagistes l’avaient été. Entre 1963 et 1981, la France a arraché plus de 2.000 enfants à leurs familles dans le but de les envoyer repeupler des départements ruraux. Ces jeunes Réunionnais ont subi de nombreuses souffrances. Ils ont en effet été les victimes de ce que la loi définit comme « traite d’êtres humains en bande organisée ». Mais pour eux, pas question de réparation financière. C’est pour le moment la position du gouvernement qui considère que « les Enfants de la Creuse » sont un épisode dramatique de l’histoire de l’aide sociale à l’enfance.

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En 1968, Témoignages révélait le scandale d’Etat.

Pendant plus de 20 ans, des agents des services de l’État étaient à l’affut pour rafler de jeunes Réunionnais vivant dans des familles pauvres. Ils agissaient sur ordre de Paris dans un but : fournir à la France de la matière humaine pour repeupler des départements ruraux, notamment celui de la Creuse. Tous les moyens étaient bons pour abuser la famille. Ces agents profitaient de l’illettrisme massif qui existait pour faire signer des papiers incompréhensibles pour le transfert de l’autorité parentale à l’État. Ils faisaient des promesses d’une vie de rêve qui ne se sont jamais réalisées. Quand la famille ne voulait pas céder, alors les enfants étaient enlevés malgré tout.

Ce crime d’État a été initié par Michel Debré en même temps que le BUMIDOM. Hier, une commission rendait un rapport sur cette question. Au terme de plus de deux ans d’enquêtes et de recherches, elle a dénombré plus de 2.000 personnes victimes de cet exil forcé. Elle a aussi fait des propositions : faciliter l’accès des victimes aux archives de l’Assistance publique pour retrouver leur dossier, créer un lieu de mémoire, et offrir un billet d’avion pour aller à La Réunion. Ce rapport permet d’apporter un éclairage sur ce qui s’est passé et met donc en évidence la responsabilité que l’État a reconnu. C’est un premier pas. Mais la question d’une réparation individuelle pose question. Car « la création d’un lieu mémoriel, l’instauration d’une journée commémorative ou encore la place de cet épisode douloureux de l’histoire nationale dans l’enseignement et la recherche » et un billet d’avion gratuit sont-ils suffisants ?

Réalité des faits

En effet, la réalité des faits vécus par les victimes a une qualification qui existe dans le Code pénal depuis que la France a ratifié le Protocole de Palerme, qui vise à lutter contre l’esclavage moderne. Il s’agit de faits de « traite d’êtres humains en bande organisée ». Ils sont passibles de 20 ans de prison et de 3 millions d’euros d’amende. Les responsables de cette politique sont aujourd’hui décédés. Il reste des exécutants qui ont agi sur ordre. Les idéologues de cette politique de déplacement forcé agissaient au nom de l’État.

Il a fallu plusieurs décennies de mobilisation des victimes pour qu’enfin, Paris daigne agir. Cela a amené le vote d’une résolution en 2014 par l’Assemblée nationale. Le texte restreint la responsabilité à un plan moral. C’était déjà un grand pas. Il en a découlé la création de la commission qui a rendu son rapport hier.

Le discours de la ministre des Outre-mer donne une indication sur ce que compte faire le gouvernement de ce rapport. Tout d’abord, il ne perçoit pas l’affaire des Enfants de la Creuse comme une opération d’enlèvements. La base est une déclaration du président de la République aux associations de victimes affirmant que « cette politique était une faute car elle a aggravé dans bien des cas la détresse des enfants qu’elle souhaitait aider. »

Or dans les faits, l’objectif n’était absolument pas d’aider les enfants. Il s’agissait de les utiliser pour les besoins de la France, et donc au final, aider la France.

Autre vision de l’histoire

Or, la responsabilité de l’état social de La Réunion à l’époque des faits, prétexte à l’opération selon la ministre, découlait directement de la responsabilité de la France qui avait refusé d’appliquer la loi du 19 mars 1946 abolissant le statut colonial. Si les Réunionnais avaient obtenu l’égalité comme prévu le 1er janvier 1947, nul doute que la grande pauvreté aurait reculé. La vérité est que le gouvernement de l’époque a profité de la misère qu’il entretenait pour réaliser son sinistre projet.

La vision de l’histoire du gouvernement situe l’exil des jeunes Réunionnais comme un épisode de l’histoire de l’aide sociale en France. Car à l’époque, d’autres jeunes étaient concernés. La méthode d’envoyer à la campagne des enfants en difficulté était alors bien ancrée. Mais pour ce qui concerne les Réunionnais, cela va tout de même beaucoup plus loin. En effet, si tel avait été l’objectif, pourquoi l’aide sociale n’a-t-elle pas placé ces enfants dans des familles rurales de La Réunion ?

Ces propositions sont un premier pas. Mais la lutte pour la réparation du crime subi par les Enfants de la Creuse va sans doute continuer. Car la réparation doit aller jusqu’au versement de dommages et intérêts aux enfants et aux familles victimes.

M.M.