Droits humains

« J’ai voulu réintroduire de la nuance »

Ivan Jablonka parle des “enfants de la Creuse”

Témoignages.re / 21 novembre 2007

Ivan Jablonka est l’auteur du livre “Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnaises”, paru récemment (voir “Témoignages” du 23 octobre 2007). Il est le premier à avoir eu accès aux Archives départementales, aux documents qui retracent le transfert de chaque enfant dans la Creuse, et dans tout l’Hexagone. La MCUR a invité ce spécialiste de l’enfance abandonnée afin qu’il partage le fruit de ses recherches sur une histoire qui a bouleversé La Réunion. La conférence a lieu ce soir (18 heures) à l’Université. Rencontre.

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Ivan Jablonka : « L’enfant, surtout s’il est issu d’une famille populaire et pauvre, est considéré comme un non-individu, une chose malléable. C’est une conception propre à l’Etat républicain. Il n’y a pas très longtemps que l’on considère l’enfant en difficulté dans sa plénitude. »
(photo EP)

Qu’est-ce qui a éveillé votre intérêt pour l’histoire de ces enfants réunionnais ?

- Il y deux raisons. L’une est personnelle, l’autre est plus générale. J’ai beaucoup travaillé sur les enfants de l’assistance publique au 19ème siècle. Quand j’ai entendu parler des enfants de la Creuse, j’ai remarqué des liens importants d’un point de vue historique entre le fonctionnement de l’assistance publique et la DASS de La Réunion. Enfin, je me suis rendu compte que cette histoire traduisait les séquelles de la colonisation. Cette affaire a fait souffrir La Réunion, elle a fait surgir les non-dits de la décolonisation.

A quelles sources avez-vous pu accéder ? Les portes se sont-elles ouvertes facilement ?

- A force de tractations, de demandes, j’ai eu accès aux dossiers individuels de chaque enfant qui se trouvent aux Archives départementales de La Réunion, et ceci, avec l’accord du ministère de la Culture. J’ai pu consulter aussi bien les dossiers des enfants qui ont migré que ceux des enfants qui sont restés. Ce sont des sources colossales dont je suis le premier à avoir eu accès. J’ai pu ainsi rentrer au cœur de ce transfert de pupilles, à travers toutes les correspondances officielles, celles des parents et des enfants aussi, prendre la mesure des souffrances provoquées. Une autre source, ce sont les archives de Michel Debré qui se trouvent à l’IEP (Institut d’Études Politiques) de Paris. Il a été l’un des principaux acteurs de cette migration, mais pas le seul.

Qu’est-ce qui a fait qu’on vous ait dit oui pour ouvrir les archives ?

- Je ne sais pas vraiment pourquoi on m’a dit oui, mais j’ai quelques hypothèses. Le Département et l’Etat ont constaté que tout le monde s’était déjà exprimé sur cette affaire. Les victimes, les médias, les juges, à l’exception des historiens. Il était peut-être temps de proposer aux chercheurs de se pencher sur cette histoire. L’Etat et le Département savaient que j’avais une connaissance de l’enfance abandonnée et que dans ce travail, je pouvais respecter l’anonymat des personnes. Enfin, je ne suis pas Réunionnais, ce qui me permettait de prendre plus de distance. Pour les institutions, il était peut-être temps de dépassionner l’affaire.

Dans votre livre “Enfants en exil”, vous écrivez : « J’ai eu le sentiment que les victimes (comme les supposés coupables) rapportaient la migration en des termes biaisés » . Qu’entendez-vous par là ?

- Les victimes comme les supposés coupables parlaient de ce transfert de pupilles en des termes qui me semblaient erronés. Ils empruntaient des termes à des périodes précises de l’Histoire, « la déportation », « l’esclavage ». Soit ils commettaient une erreur sans le savoir, soit on les induisait en erreur volontairement. C’était une manière d’ameuter les foules. Un historien ne peut pas laisser passer ça. Je préfère parler de migration, sans nier la souffrance, le caractère de victime. La déportation sous-entend le transfert d’un territoire à un autre sans qu’existe un lien. La Réunion était un département français. L’esclavage suppose une contrainte absolue sur les gens. Il existe de nombreux cas où les enfants se bousculaient pour partir, et les parents donnaient leur consentement. Et on sait pourquoi : le contexte de très grande misère. Alors oui, peut-être les parents se sont-ils trompés, les enfants ont souffert, mais au départ, beaucoup étaient d’accord. En travaillant sur cette affaire, j’ai voulu réintroduire de la nuance.

En effet, les termes utilisés par les victimes elles-mêmes pour évoquer cette histoire sont très forts. Mais n’est-ce pas finalement des propos à la mesure de la souffrance subie ?

- Oui, ces termes très forts expriment une souffrance. Mais je crois que pour parler avec les victimes de cette souffrance, pour les plaindre, il faut parler en des termes justes. Au fond, ils savent bien que l’histoire est plus compliquée que ça, même si la vérité est douloureuse à entendre. Mais accepter de l’entendre, c’est peut-être moins souffrir.

Avez-vous rencontré des victimes de cette migration ?

- Je n’en ai pas rencontré assez. Quand on est étranger à cette affaire, il est difficile de contacter ces personnes. J’aurais pu passer une annonce dans un journal, mais quelques-unes seulement auraient répondu. Dans ma recherche, cela aurait conduit à ce que les historiens appellent un effet de source, une perspective biaisée. J’aurais pu m’adresser aussi à des associations, mais elles ont un discours particulier sur cette histoire. Enfin, il existe aussi des personnes qui ont trop souffert et qui ne veulent plus en parler.

L’histoire de ces pupilles ne révèle-t-elle pas une certaine conception de l’enfant, et plus largement de l’individu ?

- Oui, c’est une conception propre à l’Etat républicain. L’enfant, surtout s’il est issu d’une famille populaire et pauvre, est considéré comme un non-individu, une chose malléable. Il était créole, il vivait sous les tropiques, il avait l’habitude de se balader dans les champs de cannes... Tout cela, l’Etat n’en a pas tenu compte. Cette conception de l’enfant est présente au 19ème siècle aussi. Un orphelin de Paris qui apprend à devenir cordonnier est transféré dans le Sud de la France pour devenir agriculteur. L’enfant est “une cire molle”. C’est une vision qui dépasse La Réunion. Avant les nouvelles lois de 1984 et 1986 qui imposent à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance) de rechercher une coopération avec les familles, les pupilles françaises sont traitées de la même manière depuis le 19ème siècle. Pour donner une idée du chiffre, entre 1860 et 1940, rien que pour le département de la Seine-Saint-Denis, 250.000 enfants ont été envoyés à la campagne. Tous départements confondus, sur 2 siècles, on peut estimer à 1 demi-million le nombre d’enfants transférés.

Cette façon de considérer l’enfant est-elle encore d’actualité ?

- Il n’y a pas très longtemps que l’on considère l’enfant en difficulté dans sa plénitude. Aujourd’hui encore, les journaux rapportent régulièrement des retraits autoritaires d’enfants, parce que les parents sont jugés indignes, négligents. Cependant, à partir des années 1970-1980, la loi prévoit qu’un enfant en difficulté doit être maintenu dans le milieu qui est le sien. L’Aide Sociale à l’Enfance privilégie le maintien auprès des familles. A l’origine de la modification de la loi, il y a une prise de conscience de la dimension budgétaire. Le transfert des enfants coûte cher. C’est d’ailleurs à cette période que la migration des pupilles réunionnaises s’arrête.
Au niveau international, on constate que cette conception de l’enfant perdure. Comment ne pas évoquer l’Arche de Zoé ? Certes, ce n’est pas une organisation d’Etat, mais c’est la même logique qui a conduit des petits Réunionnais en Métropole. Des petits Noirs, on ne cherche pas à savoir s’ils sont vraiment orphelins, de toute façon, ils sont si pauvres, sauvés par de braves familles blanches françaises. Mais là, l’Etat français s’est empressé de condamner l’opération.

Le cas de l’Arche de Zoé fait penser à la manière dont ont été traitées les pupilles réunionnaises. N’est-ce pas la triste illustration du sentiment de supériorité des pays occidentaux, un sentiment qui persiste ?

- Oui. Il existe encore un sentiment de supériorité entre le Nord et le Sud. L’idée d’une supériorité matérielle, mais aussi morale. C’est l’idée qu’une famille occidentale va être plus apte à éduquer un enfant. Ceci est lié au passé colonial français, et le transfert des enfants réunionnais est une séquelle de la colonisation. Ils ont encore été traités comme des indigènes, des colonisés, et c’est pourquoi, on ne s’est pas posé la question de leur attachement, comme au Darfour. Aujourd’hui encore, on voit mal un orphelin blanc être adopté par une famille noire dans un pays du Sud. Pourtant, des familles pourraient le faire. Il existe par exemple une bourgeoisie sénégalaise qui en a les moyens.

Pourquoi parle-t-on toujours des enfants de la Creuse ? D’autres départements ont pourtant accueilli des enfants.

- C’est une vraie question. 1.600 enfants ont quitté La Réunion pour la Métropole. 200 seulement sont arrivés dans la Creuse. Ce n’est donc pas une majorité. Mais la Creuse est devenue un département symbole. La migration s’est faite massivement sur 3 mois, d’août à septembre 1966. Les gens ont vu débarquer des “petits Noirs”, et pour eux, c’était un véritable choc. L’accueil s’est organisé dans la précipitation, tout ceci à fait que la migration a été plus catastrophique que dans les autres départements, le Tarn, la Lozère, ou encore le Gers qui ont accueilli beaucoup d’enfants. Mon livre devrait servir à relativiser cette vision, montrer que la migration des pupilles réunionnaises a concerné toute la Métropole.

Entretien : Edith Poulbassia