Immigration : prérentrée de Sarkozy

’Je ne céderai à aucune pression’

21 août 2006

Le 15 août, Nicolas Sarkozy faisait sa prérentrée médiatique sur France 2 avec le dossier des familles de sans papiers, dont les enfants sont scolarisés en France, menacées d’expulsion. Sur les 30.000 demandes de régularisation annoncées, seulement 6.000 seront retenues. 6.000 familles pour acheter un semblant de paix sociale.

Ton ferme et teint halé, Sarkozy l’inflexible est de retour, plus déterminé que jamais à déjouer le mouvement de solidarité en faveur des sans papiers et arriver à ses fins, remplir son quota d’expulsions. Mais les associations, le Réseau Éducation Sans Frontière (RESF) en tête, ne baissent pas la garde et se préparent à une rentrée peu studieuse.

30 000 demandes, 6 000 régularisations

"Ceux qui n’auront pas obtenu de papiers auront vocation à retourner dans leur pays", a clairement définit le ministre, lors de son intervention sur France 2. Et "je ne céderai à aucune pression." Nicolas Sarkozy qui, avec la délinquance, a fait de l’immigration et de la peur de l’invasion, son cheval de bataille pour 2007, ne lâchera pas la bride. L’espoir qu’il a habillement suscité auprès des sans papiers, avec la circulaire du 13 juin, n’avait comme seuls objectifs que de les inciter à se déclarer pour mieux les expulser et de calmer les contestations dans les rangs des défenseurs des droits de l’homme. En effet, meme si le nombre de demandes est nettement supérieur aux estimations du ministre, il maintient, comme le 24 juillet, la possibilité de régulariser 6 000 familles. "Ceux qui ont des attaches avec la France, on leur donne des papiers, ceux qui n’ont pas d’attache, on les renvoie." Le principe est clair et ne doit susciter aucune réprobation. Pourtant, les associations dénoncent un traitement arbitraire des dossiers selon l’appréciation des préfets. Il ne suffit pas à un enfant d’être né en France, le droit du sol ne prévaut plus, ou scolarisé pour être attaché au pays, il faut que ses parents parlent bien la langue et que malgré la menace et la peur au ventre, ils sachent manifester une profonde envie de s’intégrer. Sarko est vraiment l’homme de toutes les peurs : celles des familles de sans papiers dont il joue, celles de l’opinion publique face à la menace de l’invasion et celles que ses méthodes suscitent auprès de l’opinion publique.

"C’est la règle"

Le RESF parle de "convocation piège" et de "chantage à l’enfant" (voir encadré) mais le ministre, pleinement à l’aise dans son rôle de chef de l’ordre public, conteste une quelconque traque aux enfants et préfère accuser certaines associations de "démagogie" et "d’irresponsabilité." Les principes de la République ne sont pas selon lui entachés par sa politique de l’immigration dont le monde entier se fait l’écho et qui fédère un mouvement citoyen de soutien bien au delà des frontières françaises. Et que ceux qui oseraient encore faire acte de désobéissance civile l’entendent : "si dans un contrôle par des gendarmes ou par des policiers on est arrêté, on sera raccompagné chez soi. C’est la règle." Les centres de rétention sont déjà bondés, mais le gouvernement va échelonner les départs, avec des zooms médiatiques à l’approche des élections. Ces méthodes résoudront-elles la question de l’immigration ? Selon la Cimade, association de soutien aux migrants, il reste encore toutes ces familles, exclues du champ de la circulaire, qui vivent dans l’irrégularité : parents dont les enfants sont arrivés en France après l’age de 13 ans, sans papiers dont le conjoint est en situation régulière et des jeunes lycéens majeurs. Elle estime entre 40 à 50.000 sans papiers qui envoient leurs enfants à l’école et qui seront face à un dilemme pour cette rentrée de l’angoisse et de la traque aux indésirables.

Stéphanie Longeras
[email protected]


- Zoom : Une expulsion parmi les autres

"Chantage à l’enfant"

Alexandre a 27 ans ; Inna, 24, elle parle très bien le français. Depuis 2002, ils habitaient en région parisienne, à Corbeil-Essonnes, où leur garçon allait à l’école. Vendredi, ils se sont rendus à une convocation de la Préfecture de l’Essonne. "Ils y allaient avec l’espoir que leur situation s’arrangerait", précise Richard Moyon, militant du RESF. Au guichet, on leur a expliqué que leur dossier ne remplissait pas les critères. "Le père ne parlait pas le français et le petit était inscrit en pré-maternelle", justifiait la préfecture de l’Essonne hier. Une aide au retour leur a été proposée. Ils l’ont refusée et ont été interpellés. Ils ont eu le droit d’aller chercher deux valises. "Personne n’a jamais dit que tous ceux qui déposaient un dossier allaient être régularisés", insiste-t-on à la préfecture. Arno Klarsfeld, nommé médiateur par Sarkozy, a fait savoir qu’il s’interrogeait sur "la volonté ou la possibilité d’intégration des parents". RESF dénonce de son côté, une "convocation piège" et exprime "la plus grande inquiétude pour les familles convoquées". Selon Catherine Herrero, avocate au tribunal de Bobigny, où la famille devait initialement passer pour son refus d’embarquer, la famille aurait en outre subi "un chantage à l’enfant". Les parents, menacés d’être séparés de leur fils, se seraient finalement résolus au départ. Dimanche 13 août, Alexandre, Inna et leur fils de 3 ans né en France ont embarqué pour Kiev. La mobilisation d’une vingtaine de membre du RESF à l’aéroport n’a rien pu changé.

(Source : journal "Libération" du 14 août)


Témoignage

Entretien exclusif avec Pierre Cordelier, du Réseau Éducation Sans Frontière

Pierre Cordelier, membre fondateur du RESF assure que le mouvement de solidarité en faveur des sans papiers ne fléchira pas. À l’image des atteintes portées à toutes ces familles menacées d’expulsions, à ces méthodes infâmes utilisées à des fins purement électoralistes, l’enseignant ne mâche pas ses mots. Il dénonce les faits, l’instrumentalisation des familles, questionne les valeurs de la République et appelle au rassemblement.

Nicolas Sarkozy parle de 30.000 demandes de régularisation enregistrées et étudiées une à une. Êtes-vous d’accord avec ces chiffres ?

- Nous ne sommes pas en état - et le ministère de l’Intérieur non plus - de communiquer des chiffres fiables. On constate une grande disparité dans la façon dont les dossiers ont été reçus et traités dans les diverses préfectures. Telle famille est régularisée ici, telle autre - dans la même situation - est refusée là. À l’évidence, au départ, chaque préfet a interprété à sa manière la circulaire et décidé de ses propres conditions d’application afin de rester dans les ordres de grandeur décidés et chiffrés par le ministre : 20.000 dossiers reçus, 5 à 6.000 régularisations.

Effectivement, le ministre maintient les 6.000 régularisations déjà annoncées en juillet. À quoi finalement aura servit cette circulaire du 13 juin ? Et la "médiation" de Arno Karlsfeld ?

- La circulaire du 31 octobre - suspendant les expulsions de familles d’enfants scolarisés jusqu’à la fin de l’année scolaire - fut un premier recul du ministre qui espérait que la mobilisation créée par RESF déclinerait. Ce fut le contraire.
La circulaire du 13 juin est un second recul - on régularise des familles (700 à 800 d’abord, aujourd’hui beaucoup plus) - qui a soulevé un immense espoir chez les sans papiers. Et qui avait le même but : éliminer une situation dangereuse pour le ministre-candidat Président.

"Arno Klarsfeld est-il bien à sa place ?"
Le médiateur est en fait un conseiller du ministre qui a une capacité de dialogue avec la société civile. L’intérêt est d’avoir quelqu’un qui ait une crédibilité dans la fonction. Est-ce bien le cas ?
Quand Arno Klarsfeld définit le non-régularisable type comme "Quelqu’un qui arrive avec un enfant de 15 ans, l’inscrit tout de suite au lycée, et qui fait “chat perché” vous ne pouvez plus me toucher", on ressent un malaise.
Quand, reprenant les mêmes termes que son ami ministre, il accuse les associations de "démagogie" et "d’irresponsabilité", est-ce bien le rôle d’un médiateur ?
Quand il assure dans les médias "qu’aucune expulsion de famille ne se produira cet été, sauf celles qui doivent avoir lieu", que faut-il comprendre ? Comme le dit la Ligue des Droits de l’Homme dans un communiqué : "La nouvelle serait excellente si elle était sérieuse. Or, non seulement la seule autorité compétente, c’est-à-dire le ministre de l’Intérieur, a dit le contraire il y a 48 heures encore, mais Monsieur Arno Klarsfeld lui-même a poursuivi en prévoyant qu’ "une grande partie des familles", et donc en aucun cas la totalité, pourraient se voir appliquer les critères de la circulaire du 13 juin dernier... sans apporter d’ailleurs la moindre garantie sur l’application de ladite circulaire." On sait maintenant ce qu’il en est.
Arno Klarsfeld est-il bien à sa place ?

"Démagogie". " Irresponsabilité ". Que vous inspire justement ces accusations portées par le ministre de l’Intérieur quand il nie une quelconque traque aux enfants ?

- Et c’est Sarkozy, lui, le politicien qui flatte les masses pour gagner et exploiter leur faveur, qui nous accuse de "démagogie" et "d’irresponsabilité". Comme disent les enfants : "C’est celui qui dit qui y’ est !"
C’est Sarkozy le démagogue, qui assène et ressasse les mêmes arguments fallacieux et provocateurs, assimilant immigration, délinquance et insécurité, le fantasme de l’invasion...
C’est Sarkozy l’irresponsable, parce l’instrumentalisation des sans papiers, du problème de l’immigration - pour rafler des voix en caressant dans le sens du poil les électeurs des Le Pen et de Villiers - alimente la xénophobie, le racisme et renforce le communautarisme.

"Aucune police des frontières, aucun mur ne les arrêteront"

Sarkozy veut 25.000 expulsions en 2006. Peut-être réussira-t-il. Il peut expulser 25.000, 30.000 sans papiers. Et alors ? Ce n’est pas ainsi qu’il résoudra le problème de l’immigration dite "clandestine". Parce que les hommes et les femmes qui ont faim, qui ont peur continueront de venir, de re-venir. Aucune police des frontières, aucun mur ne les arrêteront. Certains mourront en route, noyés, de faim, de soif... Du côté de Lampesuda, du détroit de Gibraltar ou d’ailleurs, mais ils viendront parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, pour vivre. Nous ferions pareil dans la même situation. Ceux qui ordonnent leur traque également.
C’est toute la question d’un système économique mondial qui exclut, discrimine et aggrave les scandaleuses inégalités de développement et de répartition des richesses entre le Nord et le Sud. Quand la politique, à l’échelle mondiale, aura combattu réellement les déséquilibres économiques et sociaux, quand la politique aura combattu toutes les formes d’oppression et favorisé la libre circulation des personnes, alors il n’aura plus de sans papiers, il y aura des touristes que nous accueillerons avec plaisir. On ne peut pas dire que la récente conférence de Rabat donne beaucoup d’espoir.

RESF craint le développement de "convocation piège ", voir de " chantage à l’enfant" comme pour le cas de la famille Kotsyuba, expulsée vers Kiev il y a 10 jours. Comment parer ces menaces ? Est-ce que la solidarité se resserre autour des familles menacées ?

- Cela s’est produit : convocation banale pour régler un dossier, mais en fait déloyale et arrestation au guichet et bien sûr, chantage à l’enfant comme le cas que vous citez. Situations d’autant plus difficiles à prévenir que beaucoup de sans papiers se rendent dans les préfectures sans accompagnement. Certes, une solidarité vigilante existe autour des familles et des jeunes majeurs dès lors que nous les connaissons. Solidarité qui protège et défend mais qui ne suffit pas toujours pour que des infamies soient commises.

70 % des dossiers seront refusés

Comment le RESF et les parrains d’enfants menacés d’expulsion appréhendent-il la prochaine rentrée ? Et comment se sentent les familles ?

- Le ministre a réuni les préfets le 24 juillet pour "harmoniser" les pratiques des préfectures. "Harmoniser" signifie ici durcir. Sarkozy avait d’abord annoncé que 20.000 familles avaient déposé un dossier et que 6.000 seraient régularisées. En réalité,ce sont autour de 30.000 dossiers qui ont été déposés. Et le ministre dit toujours : 6.000 régularisations.
Dire aujourd’hui, contrairement à ce qui avait été annoncé par la préfecture de Paris, que les critères de régularisation sont cumulatifs, oser annoncer, avant même leur examen, que 70% des dossiers seront refusés, c’est un système de quotas, cela signifie pour des milliers de familles qui ont posé leur demande dans le cadre de la circulaire du 13 juin qu’elles resteront dans le non-droit et l’angoisse quotidienne. Après des procédures expéditives (à Paris, consigne a été donnée aux employés de limiter l’examen de chaque dossier à un quart d’heure !) et des appréciations arbitraires, les premiers refus sont arrivés. Les centres de rétention sont pleins, les contrôles d’identité se multiplient, les expulsions continuent, qu’il s’agisse de célibataires, de familles ou de jeunes scolarisés. Alors, la peur est là, dans l’attente des réponses et des expulsions promises pour les 70% refusés.
RESF et les parrains sont restés très mobilisés pendant ces vacances. Organisation d’un réseau de veille pour intervenir en cas d’urgence (arrestation, mise en rétention...), permanences, accompagnements dans les préfectures, soutien devant les tribunaux, intervention dans les aéroports, conférences de presse...).

Solidarité, mobilisation, résistance !

Et nous préparons la rentrée scolaire que nous prévoyons agitée si, au-delà des mots, le ministre veut réellement procéder à des expulsions massives. Nous restons déterminés à nous opposer à la politique inhumaine et répressive du ministre de l’Intérieur. Donc, solidarité, mobilisation, résistance ! Nous serons aux côtés de tous ceux qui seront menacés, qu’il s’agisse des familles, des jeunes majeurs scolarisés, des célibataires. De tous ceux qui risquent d’être renvoyés de façon brutale vers les situations difficiles, parfois tragiques auxquelles ils avaient réussi à échapper. Et nous souhaitons que toutes les organisations, les collectifs, les associations se rencontrent dans les jours qui viennent pour organiser la solidarité et faire en sorte qu’on avance vers une régularisation massive à l’instar d’autres pays d’Europe.

Qu’attendez-vous de l’opinion publique, voir des politiques ?

- Depuis sa création, en juin 2004, RESF - qui compte aujourd’hui plus de 150 associations, de multiples comités locaux qui couvrent une grande partie du territoire- a été rejoint par de nombreuses personnes qui ne se souciaient pas auparavant de la question des sans papiers et par des politiques de plus en plus présents à nos côtés. En témoignent les centaines de parrainages républicains organisés dans les mairies, à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les Conseils régionaux. L’ampleur des mobilisations va bien au-delà des militants habituels, au-delà de ce que nous espérions. Nous en sommes même heureusement surpris.
C’est dire à quel point, l’action du réseau largement couverte par les médias (également étrangers), partout où des jeunes, des enfants, leurs familles étaient menacés, a eu un écho important dans le pays. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, et qui gêne tant le ministre de l’Intérieur : gagner la bataille de l’opinion publique.
Aussi, de cette opinion publique, nous attendons qu’elle soit de plus en plus sensibilisée ; des politiques, qu’ils persévèrent dans leur soutien. Nous avons conscience de l’importance, de la nécessité du rassemblement de tous ceux qui veulent que ce pays soit vraiment ce qu’il prétend être : le pays des droits de l’Homme.

Enfin, avez-vous des contacts avec des enseignants des DOM confrontés aux mêmes situations ? Avez-vous des échos de la politique de l’immigration engagée à Mayotte ?

- Peu ou pas de contacts avec les enseignants des DOM : tout de même avec quelques syndicats (Guyane, Réunion, Mayotte). Il y a un RESF à Mayotte.

Propos recueillis par Stéphanie Longeras


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