Droits humains

La pauvreté : conséquence de décisions politiques

Lundi, Journée mondiale du refus de la misère

Manuel Marchal / 15 octobre 2016

Lundi aura lieu la Journée mondiale du refus de la misère. À La Réunion, un tel événement a un écho particulier car près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Cette situation ne doit rien à la fatalité, elle est la conséquence de choix politiques.

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À l’initiative d’ATD Quart Monde, l’esplanade de Champ-Fleuri à Saint-Denis accueillera lundi plusieurs associations impliquées dans l’action sociale. Cette mobilisation marquera la célébration à La Réunion de la Journée mondiale du refus de la misère.

Dans notre île, cette commémoration a une signification particulière. Car près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Et cette situation ne doit rien à la fatalité.

Quand La Réunion est devenue un département en 1946, elle était un des pays comptant un des taux de mortalité les plus élevés au monde. Au lendemain du cyclone de 1948, un inspecteur du ministère de la Santé publique et de la Population a décrit une situation apocalyptique. Selon lui, la survie même des Réunionnais était compromise, à cause des maladies véhiculées par la misère, et en raison du manque chronique d’établissements et de professionnels de santé.

Depuis, la situation sanitaire de la population s’est considérablement améliorée. L’espérance de vie se rapproche ainsi de la moyenne des régions françaises, tout comme le taux de mortalité. Cela est dû en particulier à la création d’un système de couverture santé universelle. La Sécurité sociale est en effet une des rares promesses de la loi du 19 mars 1946 à avoir été appliquée dans les années qui ont suivi la promulgation de ce texte.

Le choix de ne pas développer La Réunion

Mais La Réunion a été handicapée par le refus de mener une politique de développement. L’industrie réunionnaise sortant à peine de l’époque coloniale dut faire face à la concurrence des sociétés françaises puis européennes. Elle n’était pas de taille à lutter. L’intégration dans l’Europe a été aussi le prétexte pour remettre en cause les règles du secteur de la canne à sucre. Ce sont les accords signés en 1969 par la Fédécanne de Jean-Paul Virapoullé avec les usiniers. Résultat : la filière canne qui faisait vivre le quart de la population réunionnaise de l’époque n’emploie plus que 18.000 personnes aujourd’hui, dont moins de 4.000 livreurs de canne. Ce recul de l’économie a eu lieu au moment où La Réunion connaissait sa transition démographique, du fait justement de l’extension dans notre île de la Sécurité sociale.

Face à la progression du nombre d’habitants, les gouvernements qui se sont succédé ont mené une politique d’émigration, au lieu de favoriser la création d’une économie susceptible de créer des emplois en nombre suffisant. Ce fut l’installation d’agriculteurs réunionnais dans la Sakay à Madagascar, puis le BUMIDOM pour que l’industrie et les services en France puissent bénéficier de la force de la jeunesse d’outre-mer. Ce système a été poussé à l’extrême avec le drame des Enfants de la Creuse, où plus de 2100 enfants venant de familles pauvres ont été exilés dans des départements ruraux français dans le but de contribuer à leur repeuplement. Malgré la crise économique en France depuis le début des années 1970, cette émigration se poursuit sous d’autres formes.

Force est de constater que ces politiques n’ont pas résolu le problème du chômage. L’économie réunionnaise n’est toujours pas capable de créer suffisamment d’emplois pour faire face à la croissance de la population active. En effet, l’exil organisé pendant des décennies d’une grande partie des forces vives n’a pas favorisé le développement de cette économie. Tous les ans, le nombre de chômeurs augmente. En août dernier, plus de 180.000 Réunionnais étaient inscrits à Pôle emploi. C’est ce chômage de masse qui est à l’origine de la pauvreté qui concerne près d’un Réunionnais sur deux.

Comment sortir près de 400.000 personnes de la pauvreté ?

Près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Malheureusement, ce n’est pas la priorité des plus hauts décideurs. C’est ce que rappelle le projet de loi sur l’égalité réelle outre-mer. Vaincre la pauvreté à La Réunion, cela signifie sortir entre 18.000 et 20.000 personnes par an de cet état. On aurait pu croire que l’intégration de La Réunion au sein d’un des pays les plus riches du monde aurait permis de le faire. Mais le projet du gouvernement amendé par les députés ne donne aucun moyen pour atteindre cet objectif. Ailleurs dans le monde, et notamment en Asie et en Amérique latine, des pays ont réussi à faire reculer la pauvreté de manière significative. Mais c’est parce qu’ils en ont fait une priorité.

La lutte contre la pauvreté pourrait être une priorité à La Réunion, à condition que les Réunionnais aient le moyen de le décider. Mais le projet de loi du gouvernement ne remet pas en cause l’alinéa 5 de l’article 73 de la Constitution qui interdit aux assemblées de La Réunion de voter ses propres lois.

M.M.