Droits humains

La presse en France reparle de l’affaire des “Enfants réunionnais de la Creuse”

Crime contre l’humanité et réparation

Témoignages.re / 19 août 2005

Dans leurs éditions du 18 août 2005, “Le Nouvel Observateur” et “Le Monde” consacrent des articles à l’affaire dite des “Enfants réunionnais de la Creuse”. Ils se font l’écho de la nouvelle procédure judiciaire lancée par des émigrés réunionnais pour obtenir réparation de l’État français, qu’ils accusent de les avoir transférés de manière abusive en France dans leur enfance. On lira ci-après ces deux articles.

o L’article du “Nouvel Observateur”

""Déportation" : Des Réunionnais poursuivent la France"

Les Réunionnais de la Creuse attaquent l’État pour faire reconnaître la "déportation" dont ont été victimes des jeunes Réunionnais dans les années 60.

L’Association des Réunionnais de la Creuse assigne l’État français devant le Tribunal administratif de Limoges pour faire reconnaître la "déportation" dont ont été victimes 1.630 enfants de La Réunion, dans les années 60, rapporte le quotidien “Le Monde” dans son édition de jeudi 18 août.
Me Gilbert Collard et Simon A-Poi, président de l’association, poursuivent l’État pour "violation des lois sur la famille et sur la protection de l’enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l’enfant", précise le journal.

Repeuplement

Entre 1963 et 1980, selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), publié en 2002, 1.630 enfants et adolescents réunionnais, âgés de 7 à 14 ans, ont été envoyés en Métropole, plus particulièrement dans des départements touchés par l’exode rural. L’objectif était double rappelle “Le Monde” : aider les familles pauvres à assurer une formation à leurs enfants et contribuer au repeuplement de la Corrèze, du Gers et de la Lozère.
Simon A-Poi avait été arraché avec ses 17 frères et cousins à sa grand-mère en 1966 alors qu’il avait 12 ans. "Je suis arrivé dans la Creuse le 6 septembre 1966", a-t-il dit. "C’est une date qui ne s’oublie pas".

o L’article du “Monde”

"Les Réunionnais de la Creuse veulent faire
reconnaître leur "déportation" en Métropole"

Me Gilbert Collard et Simon A-Poi, président de l’Association des Réunionnais de la Creuse, ont indiqué, mardi 16 août, lors d’une conférence de presse à Guéret, qu’ils assignaient l’État devant le Tribunal administratif de Limoges pour "violation des lois sur la famille et sur la protection de l’enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l’enfant".
L’affaire devrait être examinée à l’automne. "Ce n’est pas gagné, mais c’est une bagarre qu’il faut mener" , a déclaré Me Collard, avocat de l’association.
Cette nouvelle démarche, qui s’inscrit dans une action engagée il y a 3 ans, permettra d’éclairer une histoire méconnue. De 1963 à 1980, 1.630 enfants de 7 à 14 ans ont été transférés par la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS) de La Réunion en Métropole (“Le Monde” du 9 février 2002). Michel Debré était alors député de l’île, et son argument était double : aider les familles pauvres à assurer une formation à leurs enfants, et contribuer au repeuplement de la Creuse, du Gers et de la Lozère.

Sur fond de pauvreté

Un transfert que l’Association des Réunionnais de la Creuse qualifie de "déportation". En fait de formation, a relevé Simon A-Poi, arrivé le 6 septembre 1966, la plupart de ces enfants ont été placés dans des fermes. Et "certains étaient moins bien traités que les vaches", a-t-il affirmé.
Mais le cœur du dossier repose sur les conditions de ces transferts. Les enfants, a expliqué Lydie Cazanove, arrivée en 1964 à l’âge de 13 ans, "étaient fichés en 3 catégories : les "O", orphelins ; les "A", abandonnés ; les "RT", retenus temporaires, dont le lien familial n’était pas juridiquement brisé. Et les fiches précisaient le physique des enfants : noir, métis, mulâtre, blanc, hindou". "Il y a eu des chantages, a ajouté Simon A-Poi. On échangeait un enfant contre la promesse de l’effacement d’une dette ou l’espoir d’un logement moins insalubre, on faisait miroiter aux familles un meilleur avenir, on a fait signer d’une croix des déclarations d’abandon à des parents illettrés".
Selon Me Gilbert Collard, "on ne tenait aucun compte des fratries". "Des frères et sœurs étaient mis dans l’avion, et, une fois en France, le garçon était dirigé sur une destination, la fille sur une autre, ils ne se voyaient plus, a-t-il poursuivi. Parfois aussi, on n’enlevait à la famille qu’une partie des enfants". Affirmation corroborée par Jacques Dallot, arrivé en 1966 à l’âge de 13 ans, qui a "tout oublié" de son enfance réunionnaise, et qui, en retournant sur l’île pour la première fois en 2004, a retrouvé une sœur dont il ignorait l’existence.
Après des décennies de silence, l’Association des Réunionnais de la Creuse s’est constituée en 2002 pour porter le dossier sur la place publique. Commandé par Élisabeth Guigou à l’époque où elle était ministre des Affaires sociales et remis en octobre 2002, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), que Me Collard qualifie d’"ambigu", fait porter la responsabilité de l’initiative au seul département de La Réunion, "alors que c’était bien une politique gouvernementale qui était à l’œuvre", a-t-il insisté.