Droits humains

La presse parle des enfants de la Creuse

En France et en Grande-Bretagne

Témoignages.re / 19 septembre 2005

Un dossier comprenant trois articles parus la semaine dernière dans "Le Monde", "Le Figaro" et "Le Guardian".

Le Monde”, rubrique “Horizons” du 15 septembre 2005

“Les enfances dérobées de La Réunion”

Nous reproduisons ci-après l’article sur les enfants réunionnais de la Creuse paru la semaine dernière dans “Le Monde”. Les intertitres sont de “Témoignages”.

Le 6 septembre 1966, en fin d’après-midi, deux autocars s’arrêtent devant le foyer de l’enfance à Guéret, dans la Creuse. En descendent plusieurs dizaines d’enfants. Ils arrivent de Saint-Denis de La Réunion. Trente heures de voyage. Ils sont épuisés, hébétés. Les images se bousculent dans leur tête. Ils sont aussitôt entassés dans des chambres collectives. Faute de place, des matelas sont installés dans le couloir. Chacun d’eux porte, dans une petite valise, le même "trousseau de vêture".
16 août 2005. Les enfants ont grandi. Ils entrent dans la cinquantaine, l’âge des questionnements existentiels. Une quinzaine d’entre eux attaquent l’État devant le Tribunal administratif de Limoges. Motifs : "Violation des lois sur la famille et sur la protection de l’enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l’enfant" (“Le Monde” du 18 août). À la fin de cette semaine (dernière - NDLR), une quinzaine d’autres vont faire appel à Bordeaux d’une précédente décision “négative” rendue en juillet à La Réunion. Ai-je réussi ma vie ? Que serait-il advenu si...? Aurais-je pu être quelqu’un d’autre ? M’a-t-on, en quelque manière, volé ma vie ? C’est une réponse à ces doutes que les Réunionnais de la Creuse réclament aujourd’hui à la justice.
Simon A-Poi, matricule 1676 sur les fichiers de l’aide sociale à l’enfance, a 12 ans quand il débarque avec deux sœurs et un frère. Sa mère est décédée en novembre 1955, son père en juillet 1966, noyé dans l’alcool. "Milieu familial peu épanouissant, semble-t-il", a écrit un fonctionnaire dans le dossier que Simon feuillette aujourd’hui dans son appartement d’une HLM de Guéret rempli d’objets réunionnais.
Peu de temps avant sa mort, c’est vrai, le père de Simon avait autorisé l’administration à envoyer ses enfants en Métropole. "On lui a dit que ce serait bien pour nous, qu’on nous offrirait une éducation, un métier, un avenir. La France, c’était l’eldorado !". Le document, signé d’une main malhabile, indique que la prise en charge est "temporaire" . Mais un autre papier, interne celui-là, précise bien : "Un seul voyage". "Un aller sans retour. On nous a enlevés. Ces personnes se rendent-elles compte des dégâts qu’elles ont faits ?". La voix de Simon s’étrangle, il fond en larmes.

Des Caravelles spéciales

Pour lui et d’autres, l’acteur principal dans cette affaire s’appelait Michel Debré. Parachuté comme député à La Réunion, le ministre (décédé en 1996) du général De Gaulle découvre en 1963 un département français qui est presque une colonie. L’administration et l’Église y sont toutes-puissantes. L’amélioration des soins médicaux a fait exploser la démographie et le chômage. En Métropole, par contre, on manque de bras. Le nouvel élu a l’idée d’entreprendre des transferts de populations et parmi elles d’envoyer des pupilles de la nation vers les zones rurales qui se dépeuplent.
Entre 1963 et 1981, selon un récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), 1.600 mineurs seront ainsi transférés. Des Caravelles spéciales décollent, plusieurs fois l’an, avec des enfants de tous âges. Les nourrissons sont cédés à des familles adoptives, parfois dès l’arrivée à Orly. Les plus grands, souvent noirs ou métis, sont envoyés dans des centres d’accueil, à Guéret (Creuse), à Quézac (Cantal), à Albi (Tarn) ou à Lespignan (Hérault).
Les services sociaux vont mettre un zèle particulier à une mission qui, selon l’IGAS, jouira de "l’attention personnelle de Michel Debré". Les familles en difficulté sont légion. Misère, alcoolisme, illettrisme font des ravages. Les 2 CV de la Direction départementale de l’action sanitaire et sociale (DDASS) vont sillonner l’île pour alimenter le pont aérien et contenter leurs supérieurs.
José Cotché se souvient comment, à 12 ans, lui et neuf de ses frères et sœurs ont été emmenés. "Ma mère est morte en janvier 1965. Une femme a débarqué à la maison, a discuté avec mon père. Elle est revenue quelques semaines après. Mon père a lancé au grand frère : “Abel, prépare tes frères et sœurs. Ils partent”". Certains fonctionnaires savent se montrer persuasifs. Ils pourraient bien avoir extorqué des signatures d’abandon ou de délaissement temporaire à des parents en position de faiblesse. L’IGAS note que le nombre de pupilles déclarés à La Réunion a doublé entre 1963 et 1968. Avec un art consommé de la litote, le rapport souligne "l’existence éventuelle de promesses faites aux parents". Il s’interroge sur "le respect des intérêts des mineurs tels qu’appréciés à l’époque", sur le "caractère très succinct de certains dossiers" voire sur leur "absence". Bizarrement, nombre d’archives ont brûlé dans des incendies, qui alimentent aujourd’hui la suspicion.
Estimant sans doute faire œuvre charitable, l’Église et les orphelinats religieux ont prêté leur concours aux transferts. C’est une bonne sœur qui, un jour de 1965, vient chercher Jacques Dalleau, 13 ans, à Saint-Suzanne. "Monte dans sa voiture, a dit mon père. Je ne l’ai plus jamais revu".

"On souffrait de la solitude"

Dans la Creuse comme dans les autres départements où ils atterrissent, les enfants sont dispersés dans des familles, payées par la DDASS de La Réunion. Les petits se retrouvent le plus souvent dans des fermes isolées. "On souffrait de la solitude", explique José Cotché. Les transplantés découvrent les rigueurs du climat. "Un jour, du coton est tombé du ciel, se souvient Simon A-Poi. C’était de la neige". Les fratries sont éclatées, les fugues fréquentes.
La Creuse a une longue tradition d’hospitalité. Avec leur peau noire et leur langue créole, les nouveaux arrivants font sensation. Les préjugés ne manquent pas, bien-sûr, et les insultes racistes fusent à l’occasion. Mais la réception est globalement bonne. "Ces enfants, tout le monde les connaissait ici, se rappelle Jean-Claude Simon, un natif du cru. Pour nous, ils étaient là de leur plein gré, pour leur bien".
De fait, nombreux sont ceux qui trouveront l’affection d’une seconde famille. Monique, la sœur de Simon, sera élevée par une brave femme qui l’adoptera et lui léguera tous ses biens. Coup de chance. Débordés par les vagues successives d’arrivants, les services sociaux sont peu regardants sur les "accueillants". Un jour, un homme est venu chercher Jacques Dalleau dans sa 403. Sitôt arrivé à la ferme, il lui lance un bleu de travail. "Je me levais à 5 heures, finissais à 10 ou 11 heures le soir. Je travaillais le samedi et le dimanche. Je n’étais pas payé. Un an après, j’ai exigé de retourner au foyer. Le patron m’a ramené, il est reparti avec un autre Réunionnais".

Des voix finissent par s’élever

On leur avait promis de "grandes études" ? Déracinés, déculturés, les enfants se retrouvent le plus souvent en échec scolaire. Les plus chanceux décrochent le certificat d’études primaires, entrent en apprentissage, deviennent cuisinier, menuisier, boulanger. Les autres finissent garçon de ferme ou femme de ménage.
Des voix finissent par s’élever. Alix Hoair, d’origine réunionnaise, devenu directeur du foyer de Guéret en 1969, exprime ses doutes sur le projet, estimant que le taux de réussite n’excède par 5%. (La déportation des Réunionnais de la Creuse”, d’Elise Lemai, L’Harmattan, 2004). Il est aussitôt renvoyé. Mais les mentalités évoluent. Un temps considéré comme "humanistes", les transferts sont de plus en plus assimilés à de la "traite".
En 1975, le directeur général de la santé, Pierre Denoix, va jusqu’à employer le mot de "déportation". Cela lui vaudra une réponse courroucée de Michel Debré, lequel estime alors, au contraire, que "l’entreprise doit être poursuivie". Il relancera derechef ses réseaux. L’expérience ne prendra fin qu’en 1981.

"On a fait de moi un mort-vivant"

Ceux qui ont été transférés ont grandi. À leur majorité, ils recouvrent leur liberté. Certains ont trouvé leur voie professionnelle, ont épousé des métropolitaines, fondé des familles. D’autres n’ont pas surmonté le traumatisme. Ils ont fini clochards, alcooliques, drogués ou internés dans des asiles psychiatriques. Une dizaine se sont suicidés. "Ils ont développé les mêmes symptômes d’autodestruction que certaines victimes de viol", constate Lydie Cazanove. Arrivée en 1966, à l’âge de 16 ans, la jeune femme s’est cherchée longtemps avant de trouver un semblant d’équilibre auprès d’un mari, de vingt ans son aîné, qui lui "a redonné une famille".
"Chacun a tracé sa route sans se retourner", résume Simon A-Poi. Quand ils ont enfin obtenu le droit de consulter leur dossier au tournant de 2000, ce fut, pour certains, un véritable choc. Ils pensaient avoir été reniés par leurs parents, ils découvrent les conditions suspectes de leur exil. Comme Jean-Jacques Martial, embarqué de force par les gardes champêtres de Saint-André en 1966, à l’âge de 7 ans, après la mort de sa mère. Trente-quatre ans plus tard, il a retrouvé la déclaration d’abandon de son père, un ouvrier de la canne à sucre, analphabète : une simple empreinte de pouce sur un papier officiel. Jean-Jacques a appris que le père, pris de remords, avait tenté de le récupérer. En vain : "On lui a dit que j’étais mort". L’homme, qui avait reçu le nom de ses parents adoptifs, a repris aujourd’hui son patronyme d’origine. Il est l’un des tout premiers à avoir saisi la justice. "On a fait de moi un mort-vivant", estime-t-il. Il a raconté son histoire en 2003 dans un livre au titre évocateur, “Une enfance volée” (Les Quatre-Chemins).

"On nous a volé notre famille"

Jean-Philippe Jean-Marie nourrit la même colère. Séparé de sa famille en 1966, à 12 ans, il est retourné s’installer à La Réunion en 1997 et a retrouvé la trace de ses parents. "On va vous soulager de Philippe pendant quelques semaines, avait-on promis. Je suis parti trente-deux ans ! C’est comme s’il y avait eu un interminable arrêt sur image. Ma mère m’est revenue vieille, mon père rongé par un cancer. Ils ont quêté de mes nouvelles. Moi, on m’avait dit qu’ils ne voulaient plus de moi. J’ai même été rebaptisé en Métropole parce qu’on m’avait caché que je l’avais déjà été ici. Tout ça parce qu’il fallait remplir leurs fichus avions" ;
"On nous a volé notre famille, nos amis, notre culture, notre île. Nous avons été du bétail d’exportation !",
hurle José Cotché, également rentré à La Réunion après avoir crapahuté vingt-six ans dans l’armée française, du Tchad à Sarajevo. "Aujourd’hui, je passe mon temps à reconstruire ma vie, à comprendre pourquoi je n’ai jamais pu dire je t’aime facilement". L’ancien militaire cherche toujours la trace de deux de ses frères, partis en même temps que lui. Jusqu’à la mort de son père retrouvé, il a tenté de rattraper le temps perdu. En vain. "Il n’a jamais voulu revenir sur les circonstances de l’abandon. Quand nous jouions aux dominos, si j’abordais le sujet, il devenait silencieux". José s’énerve : "Cet État que j’ai servi, qui se targue d’être le pays des droits de l’Homme, doit reconnaître son erreur".

"Que l’État reconnaisse sa responsabilité"

Deux associations à La Réunion - Rasinn Anler et Génération brisée - et une en Métropole - l’Association des déportés de la Creuse -, mènent aujourd’hui la bagarre juridique contre l’État. "Il ne s’agit pas d’incriminer les Creusois qui nous ont accueillis. Il faut que l’État reconnaisse sa responsabilité dans le mal qui nous a été fait", insiste Simon A-Poi.
Mais la plupart des exilés ont tourné la page. Certains, en leur temps, ont même invité Michel Debré à leur mariage. Jean-Pierre Moutoulatchimy, cousin de Simon, estime "avoir fait la paix avec tout ça depuis longtemps". Il ne comprend pas cette volonté d’en découdre, "de se plaindre la bouche pleine". "Nous avons été arrachés, mais à qui, à quoi ? À la pauvreté. Nous étions treize enfants qui ne mangions pas à notre faim et vivions les uns sur les autres dans la case, explique-t-il. En me laissant venir dans la Creuse, ma mère m’a donné la chance de ma vie" ;
Lui aussi a fugué, cherché sa voie. Et puis il l’a trouvée, dans la musique. Jean-Pierre vient d’enregistrer un album intitulé “Doub Kiltir” (Double culture). Il chante le métissage. À sa mort, il souhaite que ses cendres soient dispersées à parts égales, moitié dans la Creuse, moitié dans l’océan Indien.


Le Figaro” du 16 septembre 2005

Les déracinés de La Réunion s’en prennent à l’État


Près de quarante ans après avoir été arrachés à leur île et débarqués dans un Limousin désertique, quelques-uns des 1.641 Réunionnais déplacés de force par les services sociaux se retournent aujourd’hui contre l’État français. Lundi, ces "enfants de la Creuse" déboutés par le Tribunal administratif de Saint-Denis de La Réunion feront appel devant la juridiction de Bordeaux. Toujours dans l’espoir de guérir de cette "coupure ignoble".

"On nous a cramé le cerveau". Pour résumer son histoire, Jean-Pierre Jean-Marie ne trouve aucune autre expression. Dans ce raccourci verbal, il a glissé tous ses maux : son départ précipité de Saint-Denis à l’âge de 12 ans, ses rêves déchus d’"études brillantes et de grandes écoles", l’autorisation provisoire de placement qu’ont signée ses parents en 1966 et "qui a duré trente ans", le doute d’avoir fait une bêtise au point de mériter "ça", mais aussi le temps perdu "qu’on ne rattrape jamais".
En 1963, Michel Debré, alors député d’Outre-mer, lance un vaste plan de mobilité dont l’objectif est double : soulager les familles réunionnaises plongées dans la misère tout en repeuplant des régions de Métropole victimes de l’exode rural. Au motif que l’économie insulaire n’est pas très florissante et que l’Hexagone est un pur gage de réussite sociale, des centaines de familles réunionnaises acceptent ainsi de confier leur progéniture à l’État. Jusqu’en 1981, plus d’un millier d’enfants seront ainsi transférés dans la Creuse, le Tarn ou le Cantal avec pour certains, dans leur poche, un document attestant de leur abandon. Les bébés se trouveront d’office une nouvelle famille, dans une France où les demandes d’adoption se multiplient.
Simon A-Poi, 51 ans aujourd’hui, raconte avoir fait partie "du plus gros contingent d’enfants parachutés" le 6 septembre 1966 à la Maison de l’enfance de Guéret. Alors que ses camarades étaient employés comme manœuvres dans les fermes, et d’autres comme "bonniches", lui fuyait ses familles d’accueil. Une à une. "Je m’ennuyais à mourir, dit-il. Ma sœur, elle, est mieux tombée". Très heureuse d’avoir réussi dans l’administration hospitalière, Monique refuse aujourd’hui de s’en prendre à l’État. Contrairement à son frère, elle n’a pas fait appel à Me Gilbert Collard pour défendre ses intérêts de déracinée. À ce jour, l’avocat marseillais détient dix-neuf dossiers dans lesquels l’État est notamment assigné pour "violation des lois sur la famille et sur la protection de l’enfance". Mais Jean-Pierre Moutoulatchimy, lui non plus, ne veut rien quémander à ceux qui lui ont "sauvé la vie". "Moi, on m’a pris en charge pour que je me construise en dehors de la pauvreté. De ce manque-là, je voulais faire quelque chose de beau".
Pour autant, il respecte le choix de ceux qui sont "partis du même point" et qui se rebiffent sur le tard. Jean-Pierre Jean-Marie, président de l’association Rasinn Anler (“Racines en l’air” en créole), attend tout - ou presque - du recours que son avocate déposera lundi devant le Tribunal administratif de Bordeaux. En juillet dernier, à Saint-Denis, il avait perdu la première manche. "La justice a estimé que le département de La Réunion était responsable, pas l’État, explique Me Damayantee Goburdhun. Parallèlement à l’appel, nous préparons donc une nouvelle plainte contre le département".
Mais Jean-Pierre Jean-Marie n’a pas attendu que justice soit faite pour découvrir "qui (il) était vraiment et ce qu’on avait fait de (lui)". De retour à La Réunion, il a cassé sa tirelire et acheté quelques terres. "En retrouvant ma famille, j’ai retrouvé mon berceau. Je me suis réimplanté alors que je ne m’étais jamais attaché à rien". Des pesantes démarches judiciaires qu’il a entreprises, il ne veut pas faire une histoire de gros sous. Juste une question de "reconnaissance morale".


Le Guardian”, repris dans "le Courrier international” du 14 septembre

Les enfants réunionnais déportés en Métropole attendent des excuses

Au début des années 1960, la Creuse lançait un véritable SOS devant son déficit migratoire. Chaque année, 3.000 jeunes gens quittaient ce département français rural pour gagner les villes. À des dizaines de milliers de kilomètres de là, dans l’océan Indien, la tropicale île de La Réunion était confrontée à la situation inverse d’une population jeune et croissante avec un taux de natalité quatre fois supérieur à celui de la moyenne française. "Pour Michel Debré - le père -, héros de la Résistance, ancien Premier ministre, gaulliste fidèle et député de La Réunion de 1963 à 1988, la solution était toute trouvée : transférer les surplus de population d’un bout à l’autre de la République pour compenser les déficits démographiques. Quoi de plus naturel !", rappelle “The Guardian”.
Le journal britannique de gauche a enquêté sur le destin de 1.641 enfants réunionnais embarqués vers la France, entre 1963 et 1980, pour rejoindre la Creuse. À présent, "19 d’entre eux portent plainte contre l’État français pour violation des lois et conventions françaises et internationales sur les droits des enfants, la primauté de la famille et la protection des mineurs".
"Les enfants ont atterri dans plus de 60 départements français, même si la Creuse a réuni le contingent le plus important, avec 250 personnes". Au départ, on avait promis aux parents réunionnais et à leurs enfants que ces derniers jouiraient en France d’opportunités pour exercer une bonne profession. La réalité était souvent beaucoup plus sombre, voire sordide. Le choc du dépaysement en a mené plusieurs à la dépression et au suicide. Certains ne sortaient plus de leur nouveau domicile pendant des mois, voire des années. D’autres disparaissaient dès la première nuit de leur arrivée. D’autres encore, une fois plus grands, étaient envoyés dans des fermes sous prétexte d’y recevoir un apprentissage, raconte le “Guardian”. "En réalité, se souvient Jacques Dallaud, âgé de 54 ans aujourd’hui, c’était du travail fourni gratuitement, voire mieux que gratuitement, puisque le fermier touchait de l’argent".
En dépit de tout, les autorités françaises ont relancé en 1968 une campagne de promotion de ce programme, qualifié de "grande expérience de solidarité humaine". "Malgré plusieurs avertissements, provenant notamment des services sociaux de la Creuse qui ont enregistré des cas de “problèmes d’adaptation”, il n’y a eu aucune désapprobation officielle de Paris avant 1975", précise le journal. Pis encore, en 2002, une enquête commissionnée par le ministre de la Justice a nié toute responsabilité de l’État dans les drames constatés.
Ce n’est qu’en 2004 que cette version des faits fut décrédibilisée : d’une part en soulignant que, sauf rare exception, "l’ascenseur social promis n’avait pas fonctionné" car la majorité des enfants sont devenus agriculteurs, ouvriers ou chômeurs ; d’autre part, les dégâts psychologiques sont tout sauf négligeables, comme en témoigne la présence de plusieurs Réunionnais de la Creuse dans l’hôpital psychiatrique de Guéret.