Témoignage d’un médecin à la prison du Port

La seconde peine des psychopathes incarcérés

11 septembre 2004

Plus des deux tiers des délinquants qui arrivent en prison présentent des anomalies de caractère. Le docteur Olivier Gillodes évoque leur triste passé, et leur manque de repères éducatifs.

À leur arrivée en prison, déjà 70% des délinquants présentent des anomalies de caractère. Et ces anomalies fragilisent des générations de jeunes, dans une société de consommation qui crée sans cesse des besoins qu’ils ne peuvent satisfaire.
Ce constat apparaît en filigrane du témoignage d’Olivier Gillodes, médecin psychiatre à la prison du Port, publié par le mensuel “Église à La Réunion”, dans son numéro du 5 septembre dernier. Nous en publions quelques extraits ci-dessous.
"Le service médico-psychologie régional (SMPR) a pour rôle le dépistage et les soins des détenus présentant des problèmes psychologiques ou psychiatriques mais qui ne nécessitent pas d’hospitalisation. Nous prenons en charge des détenus fragiles sur le plan psychologique mais aptes au maintien en détention ; ces détenus bénéficient d’entretiens psychiatriques ou psychologiques, d’un espace de parole et d’écoute avec les infirmiers et aussi d’ateliers d’activités pour des thérapies de groupes. Le SMPR prend particulièrement en charge les toxicomanes et les auteurs d’abus sexuels.
"Au cours de l’entretien d’accueil, nous constatons que 70% des délinquants présentent des anomalies du caractère que nous appelons “personnalité psychopathique”".
Évoquant la nécessité de poser des limites et de se faire respecter par les psychopathes ("Je t’aide, mais tu arrêtes avec l’alcool et les drogues"), le médecin poursuit : "Le passé des psychopathes est souvent d’une grande tristesse ; poly-toxicomanie précoce, enfant témoin ou victime de violences intra-familiales, mauvais traitements physiques ou sexuels, échec scolaire, placements multiples en foyer d’accueil. Nous avons là toute une série de rejets et d’abondance qui fait le lit de la délinquance juvénile. C’est ce que nous appelons les carences affectives et éducatives".
"La pitié, la compassion, la capacité à se mettre à la place de quelqu’un d’autre ne sont pas des qualités qui nous viennent naturellement dès la naissance ; elles sont le produit de notre éducation, de l’amour, du bon exemple que l’on a eu la chance de recevoir pour avoir envie de ressembler plus tard à un père ou un parent exemplaire. Il s’agit là de repères fondamentaux qui manquent aux jeunes caractériels.

"Autrefois, on ne risquait pas sa vie pour des chaussures"

Le Dr Gillodes insiste sur l’évolution de la société réunionnaise et le manque de repères éducatifs. "Mais la société change et les changements trop rapides ne permettent pas à des générations de jeunes de s’adapter. Le mercantilisme, la société de consommation créent des besoins nouveaux auxquels les psychopathes immatures, incapables de réfréner leurs envies, sont confrontés, et ils ont du mal à contrôler leur sentiment de frustration.
"Les gramounes nous le disaient, autrefois il n’y avait pas toutes ces choses ici à La Réunion et s’il y avait bien quelques voleurs de volailles, on ne risquait pas sa vie pour des chaussures de marque ou du matériel hi-fi".
Selon le médecin, 4% des détenus seraient des malades mentaux, qui relèvent de l’hôpital psychiatrique. Mais beaucoup d’entre eux interrompent leur traitement : les experts disent que leur discernement est "aboli au moment des faits", lesquels faits sont graves : homicide volontaire, parricide.
Le Dr Gillodes termine son témoignage par un mot sur les "problèmes psychologiques déclenchés par l’emprisonnement. Les idées de suicide sont souvent présentes lors de l’arrivée en détention et il nous faut gérer ce que l’on appelle “la crise suicidaire” par des entretiens fréquents et une surveillance attentive.
"Les détenus présentent très souvent des problèmes de sevrage aux toxiques, des réactions dépressives, liées à l’affaire judiciaire en cours bien sûr, mais aussi à la séparation familiale et parfois à des violences ou autres humiliations subies en prison.
"Tout ceci donne l’impression d’une seconde peine infligée, ajoutée à celle énoncée par le code pénal, “privation de liberté”, qui suffit pour protéger la société".
Une analyse détaillée qui se nourrit d’un travail quotidien en prison, mené au sein d’une véritable équipe professionnelle. Selon le mensuel, "Tous les détenus arrivant en prison ont un entretien avec un membre de l’équipe du service psychiatrie de la prison. Ce service est dirigé par le docteur Richiero, médecin-chef. Il rassemble trois psychologues, un cadre santé, sept infirmiers et trois médecins psychiatres."


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