Droits humains

Le combat continue pour la réparation du crime des Enfants de la Creuse

Le rapport considéré comme une manœuvre dilatoire, mobilisation pour une proposition de loi

Manuel Marchal / 13 avril 2018

Mardi, la commission d’information sur l’affaire dite des Enfants de la Creuse a rendu son rapport à la ministre des Outre-mer. Dans son édition de mercredi, Témoignages a publié de larges extraits du discours tenu à cette occasion par la ministre. Aujourd’hui, la parole est à Michel Calteau, représentant de l’association Enfants 3D. Ses conclusions sont bien différentes du discours officiel et des préconisations du rapport.

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Michel Calteau vivait avec sa sœur chez sa grand-mère dans le quartier Coeur-Saignant au Port. La vie était difficile, mais la famille arrivait à s’en sortir. À cette époque, la France avait choisi sa méthode pour faire face à la croissance démographique de La Réunion. Plutôt que d’accompagner le développement du pays et d’appliquer la loi du 19 mars 1946 qui donnait droit à l’égalité des Réunionnais avec les citoyens de France, une autre voie était choisie. C’était la pratique des avortements forcés dans une clinique de Saint-Benoît. C’était la culpabilisation des Réunionnais accusés de faire trop d’enfants. Ce fut aussi la création du BUMIDOM en 1963 et l’affaire dite des Enfants de la Creuse. Des enfants vivant dans des familles pauvres étaient enlevés à leurs familles et envoyés en France pour repeupler des départements touchés par l’exode rural.

Michel Calteau et sa sœur étaient identifiées par les services de l’État comme des cibles potentielles. De fausses informations accusant la grand-mère de mauvais traitement ont été propagées. Un jour, la 2CV fougonnette arriva. Elle était conduite par une assistante sociale, accompagnée par un policier. Ils ont alors enlevé les deux enfants. Michel et sa sœur furent alors séparés pendant 40 ans, contraints à l’exil forcé.

« Exonérer l’État »

Cette histoire, c’est celle qu’ont vécu plus de 2.400 enfants réunionnais, entre 1963 et 1983. Sous la pression des victimes, l’État a dû se pencher sur cet épisode de la néo-colonisation de La Réunion. Cela a conduit au vote par l’Assemblée nationale d’une résolution reconnaissant la responsabilité morale de l’État dans cette affaire. C’était en février 2014. Deux ans plus tard, une commission d’information était créée. Elle avait pour but de recenser les victimes, de faire la lumière sur les méthodes employées, et de proposer des mesures. Elle a rendu son rapport mardi.

Pour Michel Calteau, ce rapport a pour but d’exonérer l’État. C’est une manœuvre dilatoire retardant encore de poser la question de l’indemnisation des victimes, souligne-t-il. « Ce rapport est scientifique. On ignore quelle est l’échelle d’évaluation. Ils ne parlent pas de rafles d’enfants. On ne parle plus de victimes, de transferts de force. Nous avons été transférés dans la prison de l’exil. On occulte tout ce qui est droit. Quel texte de loi a permis l’envoi de jeunes enfants Réunionnais en France contre leur volonté et celle de leur famille ? ».

Ce résultat ne surprend pas Michel Calteau. Il relève que parmi les membres de la commission figure un chercheur bien connu pour ses travaux sur Michel Debré, ainsi qu’un inspecteur honoraire des Affaires sociales, d’où l’accusation d’une commission à la fois juge et partie.

Sévices passés sous silence

Michel Calteau constate que « la commission met les Réunionnais sur le même plan que les enfants de France déplacés dans un département voisin. « Or, nous avons été placé à 10.000 kilomètres de nos racines ». Ce rapport ne parle pas des auteurs de cette tragédie comme il se doit. « On dit qu’ils n’ont fait que leur travail. Et pas de trace des sévices subis ». Or il est question de souffrance, c’est donc bien la preuve de mauvais traitement, dit-il en substance.

Or, c’est tout un système de traite d’être humains que l’État avait mis en place. « La Creuse avait construit un foyer spécifique, c’était une plate-forme de transit pour 83 départements ».

Enfants 3D est contre l’espace mémoriel, « car nous ne sommes pas morts, et nous voyons dans cette initiative la volonté d’enterrer définitivement l’affaire. On veut aujourd’hui intégrer cette histoire dans la journée commémorative des droits de l’enfants. Tout cela c’est du vent ». La prise en charge d’un billet d’avion tous les trois ans est loin de correspondre à l’indemnisation d’une victime qui a subi un crime clairement défini dans le Code pénal : traite d’êtres humains en bande organisée.

Et à ces mauvais traitements s’ajoutent une enfance volée, un déracinement et une spoliation des héritages auxquels ses ex-mineurs avaient droit. Tout ceci constitue donc une base légitime d’indemnisation. Mais l’État s’y refuse « et s’en sort par une nouvelle pirouette ».

Des victimes manipulées

Le représentant du collectif Enfants 3D déplore également une opération de manipulation sur d’anciennes victimes. Il rappelle que la Fédération jugée représentative par l’État a été créée très opportunément à La Réunion juste avant la présentation de la résolution d’Ericka Bareigts à l’Assemblée nationale. Elle est présidée par une ancienne victime qui travaillait au Conseil général de la Creuse avant d’être mutée au Conseil général de La Réunion. Aussi, pour Michel Calteau, l’analyse des faits souligne que « cette résolution était une action humaniste d’Ericka Bareigts pour bien se faire voir juste avant un remaniement ministériel. Elle a eu sa promotion en se servant de notre histoire. On est jamais mieux trahis que par les siens ». D’ailleurs, le collectif Enfants 3D a été exclu de la fédération, « nous sommes considérés comme dérangeants et subversifs par le ministère ».

En effet, « à partir du moment qu’il y a une reconnaissance morale, elle prend source sur un préjudice, qui repose sur une faute, toute faute doit être réparée en droit ». Sachant que le dernier transfert d’enfant remonte à 1983, la prescription quadriennale ne s’applique pas, or ce dossier n’a jamais été jugé sur le fonds. Mais présente mardi, Ericka Bareigts est restée bien silencieuse à ce sujet. Plus grave, son communiqué publié après la présentation du rapport indique qu’« il est certainement trop tard pour réparer cette faute ».

« Pour nous, seule la voix est celle du droit », souligne Michel Calteau, « on veut faire une opération de lobbying, pour une proposition de loi sur le crime contre l’enfance.

M.M.



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  • super au moins c’est claire et bien expliqué ,que dire d’autres

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  • J’étais révoltée intérieurement lors du rapport par la commission sur l’affaire dite des enfants de la creuse au ministère des outres-mer le mardi 10/04/2018.

    Le CE3D, dont le président Michel Calteau explique bien notre souffrance dans ses dires et conclusions différentes du discours officiel et des préconisations du rapport.Tout est bien dit et rien à dire !

    Ce billet d’avion tous les 3 ans, ne réparera jamais la faute de l’Etat contre ce crime d’enfants que nous étions.

    Nous n’avons pas le choix, c’est partir en voie juridique, nous demandons réparation et non des discours.

    Si je n’en ai pas parlé jusqu’en 2016, c’est parce que j’avais honte, voilà ce que l’Etat a pu faire de moi.

    Je ne suis pas encore morte, la mémoire j’en ai rien à faire l’Etat doit réparer. Lorsque je fais des fautes l’Etat me fait payer par tous les moyens, j’attend autre chose qu’une mémoire sur notre histoire.

    En conclusion, tant que j’aurais la force, je mènerai mon combat.

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  • Je tenais à remercier Manuel Martial pour sa parution, c’est au moins un journaliste qui est à la hauteur de son travail.
    A plus dans d’autres parutions.

    encore merci.

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  • Je salue tout d’abord la rédaction, mais aussi les réunionnais de toutes catégories sociales, lecteurs, sympathisants ou pas de ce journal. Comment ne pas être d’accord avec ce qui est écrit une nouvelle fois dans cette rubrique ? Il est rare de constater, même dans les canards réunionnais pour un tel sujet et sur un fait de société classé dans la catégorie de scandale de l’État, qui soit relaté avec une pertinence qui interpelle la conscience...

    Au départ de cette opération de déportation d’enfants mineurs réunionnais, savait-on vraiment ce qu’on allait en faire ? Maintenant on a une idée sur ce qu’ils sont devenus...Ce rapport aggrave la perception que l’on pourrait avoir de ces exilés de force, presque des laissés pour compte ! Finalement, est ce que l’État n’aurait pas échoué dans cette opération de transplantation humaine forcée, puisque semble t-il, seuls 8% sur le nombre aurait trouvé leur place, socialement parlant s’entend, en métropole ? Et pour le restant ? Ce rapport gomme, estompe, supprime beaucoup d’éléments à charge et pour finalement, éviter de se prononcer sur la notion de responsabilité de l’État ! Trois réunionnais figurent dans cette commission présidée par un métropolitain lui même marié à une réunionnaise ! Si vous rajoutez deux anciennes ministres originaires des OM, vous admettrez alors, que c’est une affaire réglée par "l’entre soi" non métropolitain...Eux aussi ont gobé la notion de l’assimilation, mais à ce jour le petit peuple réunionnais a t-il rompu les chaînes qui le relient à son héritage colonial ? Pas sûr qu’il soit conscient qu’il appartient à une catégorie considérée encore par la métropole, comme de seconde zone ! Comment ne pas s’interroger sur l’absence de révolte dans l’âme réunionnaise pour que l’opinion locale, ne soit pas plus émue devant un tel scandale ?
    Cette commission porte une lourde responsabilité face à l’histoire et c’est elle qui la jugera...

    Réunionnais donnez votre avis, soutenez le combat de vos compatriotes. La Réunion souvient toi de ces enfants, de tes enfants !
    Bravo à "Témoignages" !

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  • Bonjour à toutes et tous qui lisez ces quelques lignes,

    Tout d’abord je tiens à remercier M.MARCHAL pour ses différents articles concernant l’affaire des réunionnais dits "de la Creuse". En effet, et après avoir lu de multiples articles journalistiques de bords politiques différents, je suis en mesure de penser qu’il s’agit du seul professionnel de la presse à avoir bien compris cette affaire et en particulier les conclusions du rapport final remis le 10/04/18 par la Commission présidée par M.VITALE.
    J’ai été fortement déçu ( mais pas surpris !) de ce rapport de 700 pages d’une enquête menée depuis deux ans et pour un bilan juste mémoriel ! Il faut dire que déja à mi-étape, on nous avait annoncé "la couleur" avec la (si petite) prise en charge d’un billet d’avion ( et pas dans sa totalité !) et d’un séjour de 3 jours, largement insuffisant pour retrouver ses proches ( et avec le temps restant découvrir l’île !).
    Mais quelle honte ! quelle honte ce rapport ou l’on occulte la souffrance de tous ces exilés ( pour moi déportés !), ou l’on minimise le rôle de l’Etat et ses responsabilités. Pourquoi une commission à la fois juge et parti ?! Pour que l’Etat s’en sorte à bon compte ! Ni plus ni moins !
    Je suis étonné par ailleurs du silence de certaines figures médiatiques de cette triste histoire !
    Ou sont ils ? Sont ils tous endormis ? Ou bien les a t on tous endormis ? Par quels moyens ???
    Heureusement, aujourd’hui d’autres continuent le combat, je pense d’ailleurs à Michel CALTEAU et son collectif CE3D qui a un franc-parler à ce sujet, et qui nous éclaire de faits avérés et "oubliés" par certains et surtout parmi les principaux concernés ! Ou êtes vous "enfants exilés de la Réunion" ? On a "enfumé" vos parents d’abord et vous ensuite et jusqu’à maintenant encore ! Quel mépris envers vous ! Réveillez vous et sonnez la Révolte ! L’Etat et quelques enchanteurs sont en train de vous endormir ! Ils sont ou les forts en gueule ?
    Il s’agit d’une FAUTE GRAVE de l’Etat, même dans son contexte d’époque, et cette FAUTE doit être réparée...Et pas avec des cacahuètes !!! Il n’y aura que la voie du droit pour remettre en cause ce rapport et obtenir REPARATIONS !!!
    A bon entendeur, salut ! J’espère en avoir éclairé certains d’entres vous, ex-mineurs exilés de force !

    Merci encore à TEMOIGNAGES pour son soutien.

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  • Bravo pour vos articles VRAIS qui relatent ce fait important de l’histoire au plus haut niveau puisque c’est un SCANDALE D’ETAT".
    Je n’ai pas peur de l’évoquer sinon je me mentirai à moi-même. Ex-mineure exilée de force, après avoir pris connaissance du rapport final du 10/04/2018, je me suis sentie fébrile et très insatisfaite. Mon espoir s’en est allé...Honnêtement, je ne pense pas être la seule à ressentir cette déception. Manifestez-vous comme l’ont fait déjà certain(e)s. Nous avons été une fois de plus leurrés, comme l’ont été nos parents biologiques. La Commission a pour seul but : nous faire croire qu’un espace mémoriel ou une date commémorative va soigner notre profond traumatisme. Au contraire, c’est l’effet inverse qui se produira car chaque fois cela nous rappellera notre douloureuse et dramatique histoire. C’est déjà très frustrant que certaines personnes se servent de notre propre histoire pour justement régaler " la galerie" et/ou de fassent "briller"... Histoire qui a mon goût n’est pas assez mise en lumière par la plupart des journalistes et médias français des chaînes publiques. Que craignent-ils ?
    C’est irrespectueux de minimiser les dégâts occasionnés, ce rapport final n’est pas conforme à notre véritable histoire. Trop honteux de dévoiler des choses inavouables ! D’ailleurs, M Michel CALTEAU l’a très bien dit : "nous avons été transférés dans la prison de l’exil". Notre si belle île que je n’ai pas revu depuis mon enlèvement forcé car encore trop fragile, frappée de plein fouet par cette affaire d’Etat.
    Bref ! Je me sens le devoir de continuer mon combat par la voie pénale afin d’apaiser "le traumatisme subit et qui est toujours présent à ce jour".
    Je tiens à vous souligner vous lecteurs ou lectrices que malgré, nos opinions peut-être divergentes, je vous invite à mettre vos commentaires, vos suggestions.
    N’oubliez pas que l’Etat a reconnu à l’Assemblée Nationale sa FAUTE MORALE, TOUT FAUTE DOIT ETRE REPAREE alors marchons ensembles pour que justice soit faite.

    Je tiens à remercier M Manuel MARCHAL ainsi que Témoignages "Chapeau bas "

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  • il y à 50 ans en arrière on à pris nos parents indigents pour des tiroirs caisse et aujourd’hui on essaie de voir comment se resservir de leurs enfants à qui on avait promis une vie professionnelle ,une vie meilleure, que du baratin ? Si 8%s’en sont accommodés de survivre avec leurs souffrances les autres sont ou morts ou en état de survie QUI A LE DROIT DE DECIDE POUR AUTRUIS CE QUI EST BIEN POUR LUI ???
    L’état l’a fait alors qu’il soit sanctionner a hauteur de ce scandale car aucune décision de justice n’a ordonner mon enlèvement pour me placer dans une famille que l’état à payer pour mon éducation et demander a mes parents par la suite de payer , ?? trouver l’erreur !!!

    si je fais une faute au code de la route l’ETAT me sanctionne financièrement a hauteur de ma faute je n’imagine pas qu’n vol d’enfants puisse se régler avec un petit billet d’avion tous les 3 ans a 90% et payer 10% de notre souffrance et au retour de ce voyage me demander comment je vais faire pour payer mon loyer ???
    depuis 50 ans tous les ans j’écris ma survie dans ma souffrance je pense qu’inconsciemment je préparais mon histoire j’ai donc 50 classeurs ; depuis 2 ans la mise en place de cette commission j’ai un seul classeur pour consigner toutes ces actions de cette mascarade mis en place par des compatriotes peu scrupuleux de nos souffrances , mon analyse a moi ne fait pas 700 pages mais 5 pages pour dénoncer ce scandale D’ETAT
    JE LEURS SOUHAITE DE BIEN APRECIER LEUR BELLE VIE LA ROUE TOURNE ,

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  • Maintenant, je m’aperçois, que la FEDD rejoint les arguments défendus par le CE3D , puisqu’elle se dirige à présent sur la voie du Droit pour réclamer réparation.

    Pourtant la FEDD,a fait croire au CE3D et moi même que nous allions tout droit dans le mur en prenant la voie du Droit(pour ma part c’était en avril 2017).

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