Les « Enfants de la Creuse » au Sénat
17 juin, par58 ans après la révélation du scandale par « Témoignages »
58 ans après la révélation du scandale par « Témoignages »
17 juin, par

Le Sénat examinait hier la loi visant à réparer les préjudices subis par les « Enfants de la Creuse », une délégation de victimes a rencontré le président du Sénat. Au-delà de la reconnaissance des victimes et du droit à une réparation, ce vote rappelle une politique d’État qui, dans les années 1960-1980, a favorisé l’exil de Réunionnais et le transfert d’enfants réunionnais vers la France. Une étape importante pour la mémoire, la justice et la dignité du peuple réunionnais.
Ce 16 juin, le Sénat examinait une proposition de loi destinée à reconnaître et réparer les préjudices subis par les enfants réunionnais transférés en France entre 1962 et 1984. Avant l’examen du texte, des victimes de cette déportation se sont rassemblés hier près du Sénat avant d’être reçus par Gérard Larcher, président du Sénat. Après son adoption à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 28 janvier dernier, à l’initiative de la députée réunionnaise Karine Lebon, ce texte franchissait hier une étape décisive de son parcours parlementaire.
Au-delà de la réparation attendue par les victimes et leurs familles, ce vote invite à regarder en face une page de l’histoire de La Réunion. Car le drame des « Enfants de la Creuse » s’inscrit dans une politique pensée et organisée par l’État français dans un contexte de profondes mutations démographiques et sociales.
Dans les années 1960, La Réunion connaît une forte croissance de sa population. Une nouvelle génération arrive à l’âge d’entrer dans la vie active. Plutôt que de mettre en œuvre les conditions d’un développement économique capable d’offrir un avenir à cette jeunesse sur sa propre terre, les gouvernements de l’époque privilégient une autre orientation : encourager massivement le départ des Réunionnais vers la France pour fragiliser le PCR en éloignant du pays de nombreux militants potentiels.
Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (BUMIDOM) devient alors l’instrument principal de cette stratégie. Chaque année, des milliers de Réunionnais quittèrent leur pays pour occuper des emplois souvent pénibles et faiblement rémunérés, refusés par les autochtones français mais indispensables au fonctionnement de l’économie française. Cette politique répond également à une logique politique : éloigner une partie de la jeunesse populaire réunionnaise dans un contexte de fortes revendications sociales et démocratiques.
C’est dans cette même vision que s’inscrit le transfert de centaines d’enfants réunionnais vers des départements ruraux français confrontés à l’exode de leur population. Arrachés à leur famille, ces enfants ont payé un lourd tribut à une politique de Paris.
Face à ce drame, le silence officiel a longtemps prévalu. Pourtant, dès 1968, le Parti communiste réunionnais et le journal « Témoignages » dénoncent cette situation et alertent l’opinion publique. Malgré l’indifférence et les tentatives d’étouffement, ils contribuent à préserver la mémoire des victimes et à faire émerger la vérité.
Aujourd’hui, la reconnaissance institutionnelle progresse enfin. Mais la réparation ne saurait se limiter à une reconnaissance symbolique. Elle suppose un travail de mémoire, la transmission de cette histoire aux nouvelles générations et la garantie que de telles pratiques ne puissent plus jamais se reproduire.
Rendre justice aux Enfants de la Creuse, c’est reconnaître la souffrance de centaines de familles réunionnaises. C’est aussi affirmer le droit d’un peuple à vivre, travailler et construire son avenir sur sa terre, dans le respect de sa dignité et de son identité.
M.M.
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