Droits humains

Lettre de Brigitte Bardot : à quand la décolonisation des esprits ?

Des écrits insultants et racistes visant les Réunionnais

Manuel Marchal / 21 mars 2019

Ce 19 mars, date anniversaire de la loi abolissant le statut colonial de La Réunion, une lettre de Brigitte Bardot comportant des propos racistes a suscité une vive émotion et plusieurs dépôts de plainte d’élus et de l’État. Ces faits soulignent que 73 ans après la fin officielle de la colonisation à La Réunion, la décolonisation des esprits est loin d’être accomplie, car le contenu de la lettre de Brigitte Bardot rappelle les arguments qui étaient utilisés pour justifier la colonisation : apporter « la civilisation » à des « sauvages » déshumanisés.

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Les arguments utilisés contre les Réunionnais sont de la même nature que ceux qui étaient employés pour justifier la colonisation.

Le 19 mars marque la date anniversaire de l’abolition du statut colonial à La Réunion. Mardi, cela faisait donc 73 ans qu’en droit, les Réunionnais sont considérés comme des citoyens de la République. 73 ans, c’est une durée proche de l’espérance de vie moyenne actuelle en Occident. Mais il s’avère que la décolonisation des esprits est loin d’être accomplie, notamment en France.

« Population dégénérée »

Le 19 mars, Brigitte Bardot a écrit au préfet pour dénoncer les maltraitances subies par des animaux à La Réunion. Or, son courrier était truffé de clichés racistes.
La Réunion est ainsi dénommée « l’île du Diable », et Brigitte Bardot estime que « les autochtones ont gardé leurs gênes de sauvage ». Critiquant les sacrifices d’animaux liés à une pratique de la religion tamoule, elle affirme que ce sont « des réminiscences de cannibalisme des siècles passés et devraient être interdites ».
Elle fait état de l’existence selon elle dans notre île d’ « une population dégénérée encore imprégnée des coutumes ancestrales, des traditions barbares qui sont leurs souches ».

Arguments de la colonisation

Ce courrier a suscité de nombreuses indignations, notamment un courrier de protestation de 9 parlementaires de La Réunion, des menaces de dépôts de plainte venant d’élus et de l’État. Il est manifeste que le courrier de Brigitte Bardot soit insultant et raciste. Sa publication le jour de l’abolition officielle du statut colonial de La Réunion est là pour rappeler qu’en France, la page de l’époque où cet État était une métropole avec des colonies est bien difficile à tourner.

Pour justifier la mise en esclavage de millions de personnes ainsi que le pillage de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique et de l’Océanie, les puissances coloniales ont créé tout un argumentaire pour couvrir des expéditions criminelles. Il ne fallait surtout pas laisser croire que la colonisation était un moyen pour les classes dominantes de s’enrichir grâce à une matière première quasi-gratuite, et la création de marchés dominés par des monopoles.

L’objectif était de justifier la colonisation sous prétexte que les peuples vivant dans les pays pillés étaient des « sauvages », et qu’il fallait répondre à une mission, celle de leur apporter « la civilisation ».

Déshumaniser le colonisé

Aussi il n’était pas rare d’attribuer aux victimes de la colonisation des caractéristiques visant à faire croire qu’elles n’étaient pas des êtres humains. Encore au siècle dernier, des expositions coloniales existaient dans les grandes capitales européennes, accueillant des zoos humains où des colonisés étaient présentés comme des animaux en cage.
Toute cette propagande a imprégné durant des siècles la mentalité des Occidentaux. Le changement est récent, il n’y a qu’à voir La Réunion pour le constater. Sur environ 350 ans de peuplement, notre île était une colonie durant près de 280 ans, soit plus de 80 % de son histoire. Durant toute cette période de colonisation, l’infériorité des droits des Réunionnais était inscrite dans la loi.

L’importance d’une MCUR

Bien qu’en 2001 la France ait reconnu dans la loi que l’esclavage était un crime contre l’humanité, l’idéologie justifiant la colonisation est encore présente dans des esprits, et notamment chez des personnes très médiatiques comme Brigitte Bardot.
Cela souligne la nécessité de toujours regarder son histoire en face, telle qu’elle est sans en cacher les aspects les plus négatifs afin de les expliquer. Une tâche énorme reste donc encore à accomplir.
A La Réunion, il était question de montrer à tous l’égalité des cultures. C’était un des objectifs de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, projet du PCR dirigé par Paul Vergès, et qui a commencé à être mis en œuvre quand l’Alliance était à la tête de la Régio. Gageons que cet objectif n’ait pas été perdu de vue afin que cet outil puisse être une contribution des Réunionnais à la lutte contre le racisme dans le monde, et notamment dans les anciennes puissances coloniales.

M.M.