Droits humains

Pourquoi cette chape de plomb ?

Enfants de la Creuse :

Témoignages.re / 11 juillet 2005

(page 2)

Pourquoi cette chape de plomb ?

Lorsque, au début des années soixante, le pouvoir met en place les filières de l‘émigration réunionnaise vers la Métropole -la première vaque d’émigrés partira en 1963- il accompagne sa politique d’une véritable opération médiatique de promotion. Il n’y a pas une action qui ne soit popularisée, vantée promue. La presse officielle de l’époque, la radio puis la télé et le seul quotidien local du moment, apportent leur contribution à l’opération. On va même jusqu’à imaginer des slogans prometteurs : pour inciter à partir travailler pour Simca-Chrysler de Poissy on parle "d’usine au milieu des fleurs !"

Pourquoi a-t-on caché la vérité ?

Alors, pourquoi a-t-on fait le silence sur le départ de 1.600 jeunes réunionnais, tous enfants suivis par la DASS ? Or, l’opération a duré sur au moins dix années, entre 1963 et 1973 ? Pourquoi ne l’a-t-on pas signalée ? Pourquoi ne l’a-t-on pas valorisée comme exemplaire et comme traduisant la volonté d’aider ces milliers de jeune à sortir de la misère ?
Pourquoi, Alix Hoair nommé directeur du foyer d’accueil de ces jeunes à Guéret sera-t-il limogé au bout de deux ans pour avoir dénoncé au début des années 70 ce scandale et avoir demandé qu’on affrète un avion pour retourner les enfants à La Réunion ?
Lorsque en 1972, l’affaire arrive aux oreilles de l’Union Générale des Travailleurs Réunionnais en France (UGTRF), la seule association de réunionnais en France, que celle-ci enquête puis alerte la presse métropolitaine, le mur du silence restera impénétrable. Le “Canard Enchaîné” aura beau interroger Michel Debré, alors ministre des Armées, il n’aura aucune réponse.
Pourquoi a-t-on caché la vérité ?
Lorsque les victimes chercheront à connaître, à comprendre, ne serait-ce pour retrouver leur identité, leurs racines, on leur a opposé la pire des obstructions ? Ne dit-on pas que les archives ont été brûlées ?
Pourquoi ?

Rendu de la décision le 22 juillet prochain

À la suite d’articles de presse, de dépôts de plaintes des intéressés, linspection générale des Affaires Sociales a été saisie en 2002 de cette affaire. Elle mène une enquête. Elle en tirera un rapport délibérément partisan en concluant que "les modalités de départ respectaient globalement la législation alors en vigueur". Ce rapport tellement loin des réalités et des faits est passé dans l’oubli le plus total et n’a pas freiné la contestation. Mais, pourquoi ce rapport a-t-il tenté de nier les drames humains vécus ?
Des “Enfants de la Creuse” viennent de déposer un recours auprès du Tribunal administratif de Saint-Denis. Le commissaire du gouvernement cherchant à laver les mains de l’État dans cette affaire, a demandé qu’on impute la responsabilité au "Département". "Pour avoir assisté personnellement à de nombreuses séances du Conseil général à partir de la fin des années soixante, il me semble qu’à l’époque c’était bel et bien le Préfet, représentant de l’État qui avait la responsabilité de l’exécutif du Département et la haute main sur les services techniques. Au point, qu’au fil des séances, il m’était apparu que le Conseil général, assemblée délibérante, ressemblait plus à une chambre d’enregistrement qu’à une assemblée dotée de réels pouvoirs", a expliqué dans un courrier de lecteurs, un témoin de l’époque, Charles Durand du Brûlé (voir “Témoignages” du 25 juin). Une analyse qui est largement confirmée dans le dossier des “Enfants de la Creuse” par plusieurs documents d’époque (voir encadré).
Le Tribunal Administratif va rendre sa décision le 22 juillet prochain. Ou bien il contribue à briser le mur du silence et de la honte. Ou alors, au contraire il enfonce un peu plus les “Enfants de la Creuse” dans le fénoir et l’humiliation. L’opinion réunionnaise comprendra que la chaîne des complicités visant à étouffer ce dossier n’est pas brisée.

J.M.


Les documents qui accablent l’État

L’hebdomadaire français “VSD” dans son édition daté du 1 au 7 août 200é puis le “JIR” ont reproduit une partie de 25 pièces (courriers et notes) échangés entre des officiels et conservés à la Préfecture. Ils accablent l’État français.

o Le 26 mars 1966, le préfet de la Réunion, A. Diefenbacher, note les difficultés à mettre en œuvre l’opération : "la grande majorité des pupilles de l’État se compose d’enfants fortement colorés et qu’au regard de cette situation, les desiderata formulés par les nourrices de la Creuse sont encore très disparates".

o Le 19 août 1968, le préfet de la Réunion, J. Vaudeville, s’adresse alors à Michel Debré pour faire état de nouvelles difficultés et proposer les moyens d’y faire face : "par votre lettre n°515 CM du 27 juin 1968 vous avez, sous le paragraphe “migration”, évoqué notamment le ralentissement de l’envoi de jeunes pupilles réunionnais dans la Creuse et vous m’avez demandé de vous tenir informé de l’évolution de cet aspect particulier de notre politique sociale. (...) Dans le département d’accueil, quelques échecs ont été enregistrés pour les enfants placés en apprentissage artisanal ou agricole (...). En conséquence, dès le début de 1967, le département de la Creuse a fixé à 10 ans au maximum l’âge des enfants susceptibles d’être admis (...). Une campagne de conviction auprès des adultes réunionnais ayant la charge ou la garde des enfants est à mener sur place et de nouveaux départements métropolitains doivent être prospectés".
Dans une note non signée attribué au directeur de la DDASS et datée de 1975, l’auteur parle de succès de l’opération : "sincèrement je le crois et cela malgré quelques cas d’échecs retentissants".

o Mais, la même année, le directeur général de la Santé, Pierre Denoix, demande par écrit au préfet de la Réunion de mettre fin à ces “déportations”. C’est la première fois que le terme de “déportation” est utilisé. "Il me paraît souhaitable qu’il soit mis fin à de telles pratiques qui me paraissent aller à l’encontre d’une politique de prévention des troubles mentaux, les jeunes ainsi écartés de leur milieu naturel étant placé dans des conditions psycho-social propres à favoriser leur inadaptation. Ces “déportations” d’enfants ne suffiront d’ailleurs pas à résoudre le problème de l’emploi dans les départements d’Outre mer que l’on met en avant pour les justifier", écrit Pierre Denoix.
Le 3 novembre 1975, ce dernier revient à la charge : "votre réponse à ma lettre du 3 septembre fait part de votre étonnement sinon votre indignation au sujet du terme déportation employé à propos des déplacements d’enfants réunionnais à 13.000 kilomètres de leur île. Ce mot a été utilisé par diverses instances désireuses de montrer leur émotion lorsqu’il est question de dépaysement de jeunes qui soustrait de leur milieu naturel sont mis d’office en d’autres lieux et en dehors d’un placement familial".

À travers ces quelques documents il apparaît très clairement que l’État était au courant de l’affaire des “enfants de la Creuse”. Pire, même, il a été l’instigateur et le bras armé de l’opération.



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Messages






  • Je ne connaissais pas cette affaire et je suis anéantie ... d’autant plus que la période de 1963 à 1980 est récente....
    je suis veuve d’un ancien déporté ; ; ; et je suis oh combien sensibilisée par ces actions inqualifiables, par les souffrances de ces enfants et leurs parents....les droits de l’homme ont été bafoués !!! et ceux des enfants !!!
    il est important, que cette page de notre histoire, soit mis dans les programmes scolaires... et plusieurs émissions TV devraient être programmées
    Toute la lumière doit être faites ...
    Toutes mes pensées vont vers tous ceux qui ont souffert de cette "déportation", car il s’agit bien d’une déportation ! !

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