Droits humains

Repeupler la Creuse, coûte que coûte

Enfants réunionnais envoyés de force en France

Témoignages.re / 9 juillet 2005

’Oté gran La France, twé la fé mal amoin’, écrivait le chantre du maloya Danyèl Waro, en référence à son exil forcé. La tragédie des enfants réunionnais de la Creuse s’inscrit dans le cadre de la politique d’émigration massive mis en œuvre à l’époque dans notre pays par l’État. De gré ou de force, les Réunionnais étaient pliés à une seule volonté migratoire imputable à la politique gouvernementale des années soixante.

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Migration par le service militaire, par le BUMIDOM, ou plus secrètement, par la DASS et le préfet de La Réunion, la réponse au surpeuplement annoncé de La Réunion se résumait à l’exil, vers l’“outre-terre”, de 1963 à 1981.
Bonne intention ? On prétendait vouloir offrir une chance professionnelle pour les petits réunionnais. Calcul politique ? La Creuse se dévidait de sa population. Des actes et propos racistes ? "Négros", "noirauds", "petits singes", "blanche neige" étaient les termes utilisés pour désigner les enfants réunionnais déportés, qui en général ne bénéficiaient pas des mêmes droits que leurs petits camarades creusois.
Certains devaient s’atteler au travail de la ferme, sans pouvoir mener une scolarité suivie. Certains n’iront jamais à l’école, alors que l’on avait promis à leurs parents, oncles ou tantes, que leurs enfants auraient une belle scolarité, et un métier assuré. Les chiffres sont à la défaveur de l’argumentaire des travailleurs sociaux de l’époque.
Envoyer les enfants en Creuse pour leur ascension sociale ! C’est consternant, surtout lorsque l’on sait que, dans les années soixante, 25,9% des jeunes Creusois quittaient l’école à l’âge de 12 ans, ou moins. 20,9% à l’âge de 13 ans, 28,9% à 14 ans (1). Bref ! Rien à voir avec les longues études que l’on promettait aux parents abusés.
Seulement 2,8% sortaient du cursus scolaire à l’âge de 20 ans soit une miette, en clair. Plus de 40 ans plus tard, si quelques-uns ont pu s’en sortir, grâce à l’entourage adoptif, ou une force de caractère tenace, la majorité des enfants concernés par cette déportation, cette traite enfantine, ne s’est toujours pas remis de cette cruelle histoire, anéantis psychologiquement, parfois physiquement.

"Basé sur un énorme mensonge"

L’affaire des petits Réunionnais de La Creuse part d’un ignoble mensonge. C’est ce qu’atteste Alix Hoair, dans une interview accordée à notre consœur Mahdia Benhamla et publiée dans notre journal le 20 mai 1992. "Le départ de ceux-là a été basé sur un énorme mensonge", confie-t-il. "On faisait croire aux parents que les enfants allaient faire des études et apprendre un métier. En fait, il n’en était rien, les enfants étaient placés dans des familles qui s’en servaient comme commis de ferme", explique-t-il.
Il raconte : "un jour, un paysan vient me voir afin d’emmener un enfant. Celui-ci expliqua à monsieur Hoair qu’il voulait un petit noir parce qu’on lui ne donne qu’un repas par jour, on le fait dormir dans la paille, et il travaille beaucoup". On imagine que ce témoin était plus que bien placé pour expliquer les conditions de vie des enfants déportés en Creuse. Il était en effet directeur du foyer de Guéret entre 1969 et 1971. Sa femme était, quant à elle, assistante sociale dans le même établissement. Le couple sera tout simplement congédié, pour avoir dénoncé les exactions dont furent victimes les enfants accueillis. Parce qu’ils invalidaient la pertinence du système, du programme. Parce que ses enfants avaient bel et bien été volés à leurs familles, à leur pays, pour vivre dans des conditions innommables, dans une grange par exemple.
Et puis, un autre mensonge. Tous ces enfants étaient-ils vraiment pupilles de la nation ? On entend parler du "transfert" de pupilles, mais étaient-ils pupilles de la nation ? Ces enfants étaient-ils victimes, directes ou indirectes, de faits de guerre ? Ces enfants n’étaient pas des orphelins de la nation, tout au plus étaient-ils des petits Réunionnais victimes de la pauvreté, comme tant d’autres.

L’Etat français, voleur d’identité

Après la duperie - et nous pourrions aisément parler de faux et usage de faux - comment ne pas s’indigner contre la mauvaise foi de l’État français ? Élise Lemay pose un certain nombre de questions intéressantes. Il serait d’ailleurs fort dommage de se priver des explications "éventuelles" de La France. Nous connaissons tous son mutisme, surtout sur ce genre de dossier.
"Dans le cas des Réunionnais de La Creuse, les adoptions plénières n’ont-elles pas arraché leur identité aux enfants ? Si tout cela partait d’un bon sentiment pour offrir à ces enfants des formations en Métropole, pourquoi les faire changer de nom ? Pourquoi leur voler le seul lien les unissant à leurs familles ? Dans une optique de bien faire, pourquoi se préserver ainsi en changeant l’identité des enfants ? Pourquoi se protéger lorsqu’on ne sent pas coupable ?", demande promptement Élise Lemay.
Cela incrimine fortement l’État français, et il le sait sûrement. Et son silence ne peut que conforter nos suspicions de culpabilité étatique dans ce dossier. Les biographes de Michel Debré préfèrent faire l’impasse sur cette partie de la politique migratoire de l’ancien Premier ministre du Général de Gaulle.
Debré lui-même brillera par son silence. Même s’il reconnaît dans son livre "Une politique pour La Réunion" que sa politique migratoire s’est souvent effectuée contre le gré des Réunionnais. Mais là, il parle du BUMIDOM et du service militaire. Mais d’une manière générale, il conclut que son programme s’est déroulé à merveille, nonobstant les conditions de cette migration totalitaire.
Parce que, et cela va de soi, "envoyer les enfants réunionnais en Creuse n’était pas leur offrir une chance, mais offrir une chance à La Creuse", écrit Élise Lemay. En tout cas, c’est certain, cette politique migratoire est le fruit d’une volonté. Repeupler La Creuse coûte que coûte.

Bbj

(1) Chiffres avancés par la psychologue Elise Lemay, dans son ouvrage "La déportation des réunionnais de La Creuse"
(2) voir “Témoignages” de Alix Hoair dans "La déportation des Réunionnais de La Creuse" d’Élise Lemay