La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
30 novembre 2006

En 1992, Amine Maalouf a publié ’Le premier siècle après Béatrice’. On y est.
Un lecteur de Saint-Benoît vient de publier une note descriptive de ce livre. (voir à la suite de cet article)
L’Asie compte aujourd’hui 100 millions de femmes de moins que d’hommes : ces "femmes manquantes" sont des petites filles qui n’ont pas pu naître, qui ont été tuées à la naissance ou qu’on a laissées mourir en bas âge.
En Inde, en Chine et dans d’autres pays asiatiques (Taiwan, Corée du Sud...), des préjugés anciens font de la naissance d’une fille un déshonneur. De plus, en Inde, la dot nécessaire à leur mariage en fait un fardeau financier que les familles préfèrent éviter.
Après des siècles d’infanticide des petites filles, l’arrivée de l’échographie et de l’avortement a accéléré leur élimination : aujourd’hui, plusieurs millions de fœtus féminins sont avortés chaque année.
Plus marginalement, l’infanticide reste pratiqué dans des régions rurales reculées. Moins soignées et moins nourries que les garçons, les fillettes connaissent aussi une mortalité anormalement élevée. Et des milliers d’entre elles sont abandonnées dans des orphelinats.
Fruit d’une enquête de plusieurs mois, ce livre est la chronique de cette élimination silencieuse des petites filles en Asie, plus particulièrement dans les villages de l’Inde. Émaillé de témoignages de terrain, il décrit une société où des femmes sont poussées à avorter par leur belle-famille, maltraitées si elles ne donnent pas le jour à un fils, et où des petites filles sont tuées peu après la naissance...
En raison de cette élimination prénatale, l’Inde et la Chine comptent désormais plusieurs dizaines de millions d’hommes de plus que de femmes. Dans certaines régions, des trafics de femmes se développent car les célibataires ne trouvent plus d’épouses. Certaines femmes sont même obligées de se “partager” entre plusieurs hommes. Et violences sexuelles et prostitution sont en hausse...
Bénédicte Manier est journaliste à l’AFP, spécialisée dans les questions sociales et notamment les droits des femmes. Elle a effectué des reportages dans de nombreux pays et se rend régulièrement en Inde. Elle a aussi publié : "Le travail des enfants dans le monde" (La Découverte, 2003).
Quelques faits tirés de cette enquête
Une situation unique au monde, unique dans l’histoire
Avec 100 millions de femmes de moins que d’hommes, l’Asie est le continent le plus masculin au monde. Sans l’Inde et la Chine, la planète serait majoritairement féminine.
Les filles, un déshonneur, une charge
En Inde et en Chine, la naissance d’un garçon est fêtée, mais mettre au monde une fille est une honte. Quand une fille naît, la jeune mère peut être battue ou chassée par son mari. En Inde, les filles sont également malvenues parce qu’elles coûtent cher : pour payer la dot de leur mariage, leurs parents devront dépenser leurs économies, voire s’endetter. Ils préfèrent donc les éliminer avant la naissance.
Des techniques qui se sont retournées contre les femmes
Arrivées dans les années 80, l’échographie et l’IVG ont accéléré l’élimination des filles. Si bien qu’au XXe siècle, si la population de l’Inde a été multipliée par cinq, le déficit de femmes, lui, a été multiplié par dix. L’Inde ne compte plus que 93 femmes pour 100 hommes (au lieu d’un ratio normal de 105 femmes pour 100 hommes).
Un paradoxe de la modernité
Ce ne sont pas les pauvres qui éliminent le plus les filles en Inde, mais la classe moyenne éduquée, proche du mode de vie occidental, où la dot est la plus coûteuse. Ce sont donc les régions riches et les quartiers urbains aisés de l’Inde qui voient naître le moins de filles. Des villes comme Chandigarh ou Bombay ne comptent plus que 77 femmes pour 100 hommes : presque un quart des femmes y manquent à l’appel.
Des avortements a répétition
Il est devenu fréquent en Inde d’avorter quatre, cinq ou six fois, jusqu’à être sûre d’attendre un garçon. Il y aurait 6,4 millions d’IVG par an dans le pays, en grande majorité non déclarées.
Jusqu’à moitié moins de naissances
Certains villages du Punjab (Nord de l’Inde) ne voient plus naître que 400 à 500 filles pour 1000 garçons : la moitié des fœtus féminins y sont avortés.
Une surmortalité des filles qui n’a rien de naturel
Par manque de soins ou de nourriture, la mortalité infantile des filles en Inde est 1,5 fois plus importante que celle des garçons. Dans la région du Punjab, elle est 4 fois supérieure.
L’infanticide n’a pas disparu
L’infanticide reste pratiqué de manière marginale, dans des villages reculés : on retrouve des bébés filles étouffées dans des sacs plastique, empoisonnées avec des plantes toxiques, noyées ou étranglées.
En Inde, les filles représentent 90% des bébés abandonnés.
Vers des millions d’hommes célibataires
En 2020, le nombre d’hommes sans épouse et sans enfants devrait atteindre 28 à 32 millions en Inde, et 30 à 40 millions en Chine.
La marchandisation des femmes
Dans les régions de l’Inde où les femmes manquent le plus, des jeunes femmes sont vendues par des familles pauvres et achetées par des célibataires. Les tarifs varient entre 5000 roupies (prix moyen d’un téléphone portable) et 105.000 roupies (prix d’un ordinateur). Un commerce identique se développe en Chine.
Des cas de polyandrie forcée
En Inde, certaines jeunes femmes sont vendues à des familles qui ont plusieurs fils célibataires, entre lesquels elles doivent se "partager".
Une hausse des violences
La frustration sexuelle liée à la montée du célibat en Inde provoque une hausse des viols : rien que dans la capitale Delhi, la police estime qu’un viol a maintenant lieu chaque 24h. Beaucoup sont des viols collectifs.
Une prostitution en plein essor
L’Inde compterait désormais deux millions de femmes soumises à l’exploitation sexuelle, dont un quart de mineures. La plupart sont de basses castes et ont fait l’objet de trafics.
Le premier siècle après Béatrice de Amin Maalouf
Critique
Ce livre est à la fois un roman, un document, une œuvre d’anticipation, et une leçon, ou un avertissement.
Le narrateur et personnage central, entomologiste spécialiste des coléoptères, est amené à s’intéresser à une poudre traditionnelle égyptienne vendue dans un petit récipient en forme de scarabée, prétendument capable de favoriser la naissance d’héritiers mâles.
Ce qui n’était, séculairement, que charlatanisme et superstition archaïques sans effet réel devient un problème politique, à l’échelle mondiale, lorsque des chercheurs sans scrupules parviennent à fabriquer, puis à écouler massivement, sous le manteau des traditions, un produit chimique efficace qui fait chuter de façon dramatique le nombre des naissances de filles, dans un schéma catastrophe qui s’appuie sur les préjugés culturels ancestraux considérant comme valorisante pour la famille la mise au monde d’un garçon, et qui amplifie les méthodes plus “artisanales” qui consistaient jusque-là, dans un certain nombre de régions, à provoquer couramment l’avortement d’embryons de sexe féminin.
Le roman, publié chez Grasset en 1992, met en scène une situation qui se développe à partir de 2000, année de la naissance de Béatrice, la fille du narrateur (d’où le titre).
Il s’agit donc d’anticipation.
Amine Maalouf, sur la question centrale du livre, apparaît, comme dans ses autres œuvres, comme un visionnaire, extrêmement lucide, qui analyse, avec une précision scientifique, les conséquences des comportements de l’homme sur le présent et le futur de sa propre espèce.
En effet, des rapports de plus en plus fréquents, précis et alarmants font état actuellement d’un déficit croissant de filles, en Inde et en Chine notamment, qui donnent un éclairage réaliste à la fiction décrite par Maalouf.
On compterait en 2006 un déficit mondial de 70 millions de naissances féminines, et des revues dignes de foi nous annoncent, si rien n’est fait pour inverser la tendance, un effondrement démographique majeur dès 2050.
C’est exactement le scénario du livre de Maalouf...
À méditer, en vue d’une action militante.
Patryck Froissart, St Benoît (Réunion), le 22 septembre 2006
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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