Droits humains

Une affaire d’État

Le dernier livre sur les enfants réunionnais de la Creuse présenté à Guéret

Témoignages.re / 24 décembre 2004

Les trois scientifiques qui viennent de publier leur analyse de la "déportation" des enfants réunionnais en France dans les années 60 - 70 ont fait récemment une présentation de leur ouvrage en Creuse. Le procès engagé contre l’État par des victimes de cette politique doit avoir lieu en mars prochain.

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Comme on le sait, mille six cents enfants et adolescents ont été contraints par les services de l’État de quitter La Réunion, entre 1963 et 1982, et de vivre en France. Initiée par Michel Debré, député de La Réunion, ex-Premier ministre du général de Gaulle, cette opération de masse devait pallier la surpopulation de l’île et repeupler soixante-cinq départements, au premier titre la Creuse, le Tarn et le Gers.
L’affaire, dénoncée à l’époque par “Témoignages”, a commencé à faire de sérieux remous en 2002, quand un déplacé, Jean-Jacques Martial, a réclamé en justice un milliard et demi d’euros en réparation d’"enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation". Le montant astronomique doit briser la barrière du silence. Il réussit.
Une enquête de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), diligentée par Élisabeth Guigou, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité, accouche d’une souris : "Les modalités de départ respectaient globalement la législation en vigueur", estiment les auteurs du rapport de l’IGAS, qui préconisent de favoriser l’organisation de voyages des Réunionnais de la Creuse dans leur pays natal.

Obtenir justice

Une telle désinvolture ne pouvait suffire à étouffer la souffrance. Pour obtenir justice et réparation, les associations réunionnaises Rasinn Anlèr et Génération brisée saisissent le tribunal administratif de Saint-Denis de La Réunion. L’association Réunionnais de la Creuse dépose onze plaintes devant le tribunal de grande instance de Paris.
Ce procès en pénal, initialement prévu pour ce mois de décembre, a été reporté, à la demande de l’association, à la fin mars de l’an prochain.
Par contre, à Guéret, le Cercle des amitiés créoles de la Creuse, initiateur du festival Kreuzéol, s’est désolidarisé de toute action en justice, ne souhaitant pas revenir sur le passé par le biais d’une procédure judiciaire.

“Transfert” plutôt que “déportation”

Dans ce contexte, trois universitaires d’Aix-en-Provence, Gilles Ascaride et Philippe Vidale, sociologues, et Corine Bègue-Spagnoli, historienne, ont obtenu du Conseil général de la Creuse et des collectivités réunionnaises le financement d’une étude rendue publique à Guéret le mercredi 8 décembre dernier. Cette étude, intitulée “Tristes tropiques de la Creuse”, a été publiée aux éditions K’A et présentée par ses auteurs à La Réunion en octobre dernier.
Rappelons que l’ouvrage ne retient pas le terme de “déportation” et préfère celui de “transfert”. Selon les auteurs, “déportation” renvoie à la Shoah et à l’extermination systématique. “Transfert” qualifie pour eux l’organisation systématique du départ de bébés, d’enfants et d’adolescents vers un lieu inconnu, glacé, à plus de 9.000 kilomètres de leur île natale, vers des foyers impersonnels et des fermes reculées, avec, plus ou moins, l’assentiment de parents à qui l’on a fait miroiter la scolarisation des enfants et la promesse de leur retour.

Culture du secret

La recherche scientifique menée par les auteurs de “Tristes tropiques de la Creuse” s’est heurtée à la culture du secret. Les directions des affaires sanitaires et sociales des deux départements ont refusé la consultation des dossiers privés. La demande d’accès au fonds Michel-Debré s’est vu opposer "une rigidité administrative des Archives de France". Autant de documents auxquels l’IGAS aurait eu facilement accès pour se livrer à une véritable enquête.
Les scientifiques ont donc travaillé à partir d’archives accessibles et d’interviews d’ex-mineurs, de familles réunionnaises et de responsables politiques et administratifs, mais n’ont pu réaliser de véritable bilan de l’opération.
Ils analysent la situation de l’île en 1960, la "politique migratoire" de Michel Debré, le rapport de l’IGAS et les associations des Réunionnais creusois.
De ces mémoires, identités et logiques d’actions, il ressort qu’il existe des approches très diverses de ce drame au sein de la communauté réunionnaise émigrée en France dans ces conditions.

Des vies écartelées

Chez certaines des victimes de cette politique, même l’appartenance à une identité propre se révèle aléatoire. La phrase : "on m’a effacé le disque dur" devient symbole.
Les opinions et les vies sont écartelées : faire table rase du passé ou revendiquer la reconnaissance des souffrances subies, voire leur réparation. Sans oublier les Creusois d’origine, partagés entre intentions humanitaires, exotisme et culpabilisation à mauvais escient. Et, à des milliers de kilomètres, les familles réunionnaises louvoyant entre mauvaise conscience et révolte.
Tout ce creuset fait dire aux auteurs de l’étude qu’il s’agit bien d’une affaire d’État. Un État colonial qui tremblait sur ses bases, mais conservait sa vision d’empire. Un État jacobin pour qui La Réunion est la France au même titre que Paris ou le Puy-de-Dôme. Même si le rôle de Michel Debré fut déterminant.

"Abus de pouvoir"

"Purs produits d’une affaire d’État et d’un abus de pouvoir, les Petits Poucets des antipodes peuvent au minimum poser la question de la légitimité de leur transfert. Comme l’État ne s’est pas posé la question ou y répond par des rapports contestables, certains iront demander justice à la justice", affirme Gilles Ascaride, cité par Émilie Rive, du journal “l’Humanité”.
"À chaque fois qu’une question politique et historique n’est pas traitée politiquement et historiquement, elle finit devant les tribunaux. Ou plutôt, elle y commence...", ajoute Gilles Ascaride.
Le sociologue souligne : "Il est impossible de faire l’économie du débat, il y a trop de non-dits. Cette affaire est un moment de l’Histoire de France que la France doit assumer".
Le Cercle des amitiés créoles s’insurge contre la critique de sa démarche. Le Conseil général de la Creuse organise, avant le procès, une table-ronde. Simon A-Poi, président des Réunionnais de la Creuse, précise : "Il ne faudrait pas croire que l’on va étouffer notre voix et nous amener à retirer nos plaintes. Nous irons jusqu’au bout".