La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
La France conteste la politique de l’immigration
3 juillet 2006

Samedi, 4.000 manifestants, syndicats, associations de solidarité, enseignants, parents d’élèves, retraités, enfants, citoyens s’étaient donné rendez-vous à 15 heures place de la Bastille à Paris pour marquer à nouveau leur opposition aux lois Sarkozy visant de nombreuses familles de “sans papiers”. “Témoignages” a suivi la manifestation jusqu’à Bercy et interrogé ses participants.
Vendredi, le projet de loi sur l’immigration porté par Nicolas Sarkozy a été adopté par l’Assemblée et le Sénat. Objectif : durcir les conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France. Malgré l’opposition parlementaire de la gauche, la philosophie du projet reste inchangée : parvenir à une immigration "choisie" plutôt que "subie".
"Insurrection des consciences"
Dans sa forme, avec l’ouverture de la chasse aux enfants scolarisés de familles sans papiers, ou dans son fond, les Français qui ont répondu à l’appel national lancé par le Réseau Enseignant Sans Frontière (RESF) et le Collectif Uni(e)s contre une immigration jetable sont contre le projet de loi Sarkozy. Quelles que soient la conviction politique, religieuse, l’appartenance ethnique et culturelle, la classe sociale, l’âge et la couleur de peau : la France, avec ou sans papier, était dans la rue samedi.
Les rafles d’enfants qui se perpétuent jusque dans l’enceinte des écoles, les guets-apens tendus aux “sans papiers” qui cultivent l’espoir de pouvoir vivre en toute liberté sur le territoire révoltent l’opinion publique. Ces pratiques ne sont pas dignes d’un pays démocratique qui prône les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Ainsi, de l’épisode de l’église Saint-Bernard en 1996 et l’intervention musclée des forces de l’ordre pour déloger les “sans papiers” venus s’y réfugier, au cas des jeunes menacés d’expulsion en octobre 2005, le mouvement de solidarité s’amplifie, gagne en poids, en voix, en intensité et en détermination.
Pierre Cordelier, l’un des militants à l’origine du RESF, nous parle d’une "insurrection des consciences" très positive (voir “Témoignage”). Le sursis accordé par le Ministre de l’Intérieur aux familles expulsables jusqu’à la fin de l’année scolaire n’a pas relâché la vigilance des comités de soutien, bien au contraire. Les parrainages d’enfants menacés se multiplient, rejoints pas la classe politique de gauche, discrète sur le projet, mais qui tente timidement d’agir par la voix de la protection de l’enfance. Vendredi, un comité de vigilance parlementaire (20 députés et sénateurs) a été créé.
Été sous vigilance
À coup de "Y’en a marre" et "Régularisation au cas par cas, on en veut pas", la foule massée dans les rues de la capitale a manifesté plus qu’un désaccord, un véritable ras-le-bol envers la politique d’acharnement et de répression de Nicolas Sarkozy. Sa nouvelle circulaire du 13 juin permettant des régularisations au cas par cas suscite la défiance. Elle génère un espoir qui conduit un nombre grandissant de familles à déposer leurs dossiers en Préfecture et ce jusqu’au 13 août, mais ses critères restent flous comme la notion d’appréciation laissée au Préfet.
La nomination de l’avocat Arno Klarsfeld comme "médiateur national" chargé de participer à la délibération des dossiers difficiles ne calme pas les opposants au projet. On voit là une stratégie pour défendre un projet de loi que l’on plaide humain et non répressif. La mobilisation et le regain de vigilance des comités de soutien durant l’été entravent les objectifs d’expulsions estivales du Ministre de l’Intérieur qui comptait agir loin des caméras. À côté des militants, des milliers de citoyens se soulèvent pour dénoncer la traque des “sans papiers” qui se durcit encore, avec une abominable chasse aux enfants, l’injustice qui se déroule au cœur même du creuset de l’intégration république qu’est l’école et prône la désobéissance civique.
Tous ces citoyens ont des amis, des proches, des voisins concernés, car dans la réalité, campagne électorale ou pas, la France est plurielle et les Français souhaitent qu’elle le reste.
Stéphanie Longeras
Témoignage
Pierre Cordelier, instituteur retraité
Le RESF, dont Pierre Cordelier est un des membres fondateurs, a mis en place pour cet été un dispositif d’alerte anti-expulsion pour venir en aide en urgence aux familles menacées de reconduite.
Pierre Cordelier, instituteur retraité, est membre fondateur du Réseau Éducation Sans Frontière qui, aux côtés du Collectif Uni(e)s contre une immigration jetable, a organisé la journée de mobilisation nationale de samedi. Après 4 kilomètres de défilé, sous l’ardeur polluée du soleil parisien, il a accepté de répondre à nos questions.
Comment est né le réseau ?
- Il a été officiellement créé le 26 juin 2004 par des gens habitués à soutenir les “sans papiers”, à intervenir sur les problèmes de logement, de saturnisme. Nous avons constaté que lorsque des jeunes sans papiers se retrouvaient en situation difficile, la mobilisation et la solidarité conduisaient parfois le Préfet à délivrer un titre de séjour pour calmer l’effervescence. Mais cette mobilisation locale ne dépassait pas le local. Nous avons donc voulu faire apparaître le scandale nationalement pour élargir l’ampleur du mouvement. Notre objectif était aussi de pouvoir entourer, protéger ces “sans papiers” et permettre leur régularisation.
Que vous inspire la nomination d’Arno Klarsfeld comme "médiateur national" ?
- Il a été choisi plus pour son nom de famille que pour ses qualités d’avocat. Il suffit de lire son maigre rapport sur la délinquance pour constater qu’il n’a rien d’original, ni de juste. Arno Klarsfeld nous dit que cette loi est juste, humaine et généreuse, et ce contre toute vérité. Le 6 juin, lors de la présentation du texte au Sénat, 2 enfants de 3 et 6 ans étaient arrêtés dans leurs écoles au Mans. Preuve de l’humanité de Sarkozy. La rumeur court que l’on va régulariser les enfants scolarisés, mais l’on se pose énormément de questions sur cette circulaire qui rend possible une étude au cas par cas des dossiers. On craint le retour aux méthodes employées pour déloger les “sans papiers” de la Basilique Saint-Bernard.
"Déloyauté au bout de chaque parole de Sarkozy"
Pensez-vous qu’en laissant planer l’espoir d’une régularisation, le Ministre tend un guet-apens aux familles sans papiers ?
- Ce n’est peut-être pas un guet-apens, mais c’est un grand foutoir. Convoquer des “sans papiers” en Préfecture pour soi-disant avoir des détails sur leur dossier et les arrêter est extrêmement déloyal. Et l’on ressent cette déloyauté au bout de chaque parole de Sarkozy. Nous avons beaucoup plus confiance dans sa volonté de nuire. C’est une ignominie, ce qui est fait aux jeunes, aux enfants, et ces actes sont perpétrés dans le plus grand silence des Ministères de l’Éducation nationale, de l’Égalité des chances et le silence d’autres encore. Tous se taisent. De plus, on ne donne pas plus de souplesse en permettant aux Préfets de déroger la loi en fonction de leur appréciation, ils avaient déjà cette responsabilité avant, si ce n’est qu’aujourd’hui, le mot d’ordre est pas de désordre.
La situation des “sans papiers” est affichée au grand jour, mais elle n’est pas nouvelle, tout comme les expulsions.
- Il y a des jeunes qui sont invités à quitter le territoire et qui sont même expulsés tous les jours, alors qu’ils n’ont plus de contact avec leur pays d’origine, sans que l’opinion publique ne le sache. En 78, le gouvernement a voulu interdire le regroupement familial, puis face à la contestation, il a fait marche arrière. Mais pour le brider, il y a apposé des conditions de logement, de revenus que les familles ne peuvent pas satisfaire, mais les enfants viennent quand même, et il est de notre devoir de les accueillir dans les écoles. Puis à l’âge de 18 ans, lorsqu’ils sont en âge de demander un titre de séjour à la Préfecture, on leur donne en cadeau, pour leur majorité, une invitation à quitter le territoire. C’est aussi la loi qui a créé ces situations.
"On ne fermera pas notre porte"
Nicolas Sarkozy espérait un relâchement de la vigilance des comités de soutien durant l’été. La mobilisation s’élargit au contraire. Pensez-vous qu’il y a là un moyen de faire pression ?
- Devant la formidable mobilisation des parents d’élèves, des enseignants qui dépasse largement celle des militants et sans laquelle nous n’en serions certainement pas là aujourd’hui, le ministre a pris la mesure de l’opposition que suscite son projet de loi. Même s’il a reculé la date de milliers d’expulsions, qu’il entretient l’espoir d’une régularisation, pour nous le compte n’y est pas. Si c’est pour permettre à ces familles de vivre librement c’est très bien mais si c’est pour mieux les expulser, nous ne sommes pas en phase avec cette conception de l’humanisme. C’est pourquoi, l’on se fédère au niveau national, avec des réseaux de vigilance dans les départements, les villes. Les élus nous rejoignent c’est très bien et même si cela rentre dans le cadre du jeu des élections, c’est tant mieux.
Justement, au vu des baromètres de popularité, Nicolas Sarkozy maintient une place de leader. Cela ne vous inquiète pas pour les élections de 2007 ?
- Il instrumentalise les “sans papiers” à des fins électoralistes, mais le mythe de l’invasion en a pris un coup dans l’aile. “Immigration égale insécurité égale expulsion” ne tient pas debout. On assiste à une insurrection des consciences, à un mouvement de l’opinion publique : le professeur est touché par le cas de son élève, le parent par celui du copain de son fils... la réalité est autre que le discours. L’on a pas d’autres voix que celle de la mobilisation. Et si les politiques de gauche nous rejoignent, on espère qu’ils n’oublieront pas leur engagement et prise de position actuels au moment des élections, et surtout après.
La mobilisation, la vigilance et la désobéissance civique ?
- Oui, si l’on nous demande asile, on ne fermera pas notre porte. La mobilisation va crescendo depuis 1 an et demi et c’est très bien.
Entretien réalisé par Stéphanie Longeras
Réactions
o Driss Elyazami, historien, ancien Vice-président aujourd’hui membre du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme : "Inacceptable"
"La France est la plus grande terre d’immigration après l’Amérique. Lors du premier recensement en 1851, on comptait déjà 400.000 étrangers en France et la quasi-totalité de ces étrangers est rentrée sans papier. Aujourd’hui, on veut expulser des milliers de personnes qui ont participé à l’enrichissement de ce pays, à sa vie politique, ces citoyens, et cela n’est pas pour nous acceptable. Et c’est encore plus inacceptable que l’on s’en prenne aux enfants, l’avenir même du pays."
o Maurice Rajfus, Président de l’Observatoire des libertés publiques :
"Tous Français (...) avec ou sans papier"
"Il y a 64 ans, j’étais pourchassé par la police française. On dit que l’histoire ne se répète pas, mais elle bégaye atrocement quand le gouvernement décide à son tour de participer à la chasse aux enfants dans un pays qui nous appartient à tous, où nous sommes tous Français à titre divers, avec ou sans papier. Il faut se garder des amalgames, mais il faut rappeler qu’en raflant des enfants dans les écoles, la police de notre pays dit démocratique se comporte de la même façon que celle sous la circonstance nazie. Pour moi, la première mesure que doit prendre le gouvernement en urgence est de rétablir le droit du sol. Enfin, si je m’autorise un peu de méchanceté, c’est tout de même ironique qu’un fils d’immigré fasse appel à un petit-fils de déporté pour masquer la rudesse des lois qu’il veut faire appliquer."
o Antoine, militant du Rassemblement des Collectifs des Ouvriers et des sans papiers des foyers et de l’Organisation Politique :
"On veut en faire les ennemis de l’intérieur"
"Suite aux expulsions de Saint-Bernard, les “sans papiers” ont été regroupés dans des foyers. De là, l’Organisation Politique qui se bat pour la régularisation de tous les ouvriers sans papiers a décidé d’élargir son action aux foyers. La plupart des “sans papiers” sont des ouvriers qui travaillent, vivent, payent des cotisations quand ils sont déclarés par leurs patrons avec en retour ni droit à la Sécu, aux ASSEDIC, etc... Avec la loi, on ne peut plus effectuer de régularisation sur la base du travail. Les foyers d’ouvriers sont attaqués par les sociétés gestionnaires, on veut les détruire. Il s’instaure une chasse à l’homme jusque sur les chantiers. Certains patrons essayent de défendre leurs ouvriers, ils veulent les garder, mais la majorité se tait car elle subit des pressions. Tout un système se met en place qui intègre toutes les administrations, conduit au flicage des listes. Avant les lois de la République étaient pour tous, aujourd’hui, des lois spécifiques sont mises en place selon des catégories de populations, stigmatisées, les enfants, les gens du voyage, les jeunes des banlieues... On veut en faire les ennemis de l’intérieur."
Pour Alex qui manifeste avec son fils métis et sa fille africaine, on assiste à "un pillage humain pour répondre à des motivations économiques". Pour expliquer la situation à son fils, il lui a dit que "des gens égoïstes font souffrir d’autres personnes pour leur profit. Il a très bien compris".
"Certains de nos camarades sont menacés d’expulsion et on ne peut rien faire, si ce n’est manifester aujourd’hui", commente Gabriel, 17 ans, du lycée Voltaire, à gauche sur la photo. "Même si tous les jeunes ne sont pas dans la rue, une grande partie est consciente de ce qui se passe", poursuit Kevin, 16 ans, élève de l’école privée Notre Dame. La solution ? "Voter pour dire non à cette politique qui a déjà tenté de nous avoir avec le CPE et qui fait conneries sur conneries". Un mot aux politiques en place ? "Assez, assez, assez. Partez !".
"Dans mes classes, j’ai des élèves de toutes origines ethniques, géographiques et sociales, et c’est ça la France, c’est comme ça qu’on l’aime, confie Hélène Pierre, Professeur agrégée, Docteur en Lettres. L’on a besoin d’avoir confiance en un gouvernement qui aime ses enfants, qui les respecte et qui les aide. Et ils donnent aujourd’hui encore une leçon de citoyenneté à une certaine catégorie du monde adulte".
Militante associative, Denise, retraitée, fait du soutien scolaire dans les quartiers à forte concentration de populations migrantes. Elle s’est inscrite à la Mairie de Montreuil pour marrainer un enfant menacé d’expulsion. "Il faut réagir contre les lois Sarkozy qui menacent la fraternité dans notre pays. Cela nous concerne directement comme nos petits-enfants. Je connais beaucoup de “sans papiers”, j’ai beaucoup d’amis parmi eux, car l’amitié n’est pas une question de culture mais de personnalité".
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