Mal-logement

Le rapport accablant de la Fondation Abbé Pierre

2 février 2006

Dénonçant la ’panne de la mixité sociale’ et l’écart grandissant entre l’offre et la demande de logements à loyers accessibles, le rapport 2006 de la Fondation Abbé Pierre (paru hier) est particulièrement sévère à l’égard de la politique de logement menée en France ces dernières années.

Sur les 720 communes concernées par l’application de la loi de Solidarité et renouvellement urbain (SRU) de décembre 2000 qui impose aux communes de plus de 3.500 habitants (1.500 en Île-de-France) un quota de logements sociaux de 20%, un tiers seulement ont réalisé moins de 50% de leurs objectifs tandis que près d’une centaine n’ont strictement rien entrepris. C’est ce que révèle le rapport 2006 de la Fondation, soulignant ainsi fortement que "la mixité sociale est en panne".
Autre point important du mal-logement en France : les 10 millions de 19-30 ans, ayant à la fois à faire face à la crise économique et à la difficulté de se loger. "La crise du logement qui s’installe sur fond de précarité et de fragilité économique en redouble les effets, met en difficulté des catégories de jeunes jusque-là protégées", souligne le rapport (nous reviendrons sur cet aspect dans notre édition de demain) .
55% des 19-26 ans vivent encore chez leurs parents. L’âge moyen de départ des enfants du domicile familial est passé de 21 ans il y a encore quelques années à 23 ans et 9 mois aujourd’hui.
La Fondation s’inquiète en particulier de ce que ses centres d’accueil de jour reçoivent, "depuis 3 ou 4 ans", une proportion de 25 à 30% de jeunes, qui n’ont, trop souvent, "pour horizon majeur que de toucher le RMI à 25 ans".

La fracture sociale se creuse

Le délégué général de la Fondation, Patrick Doutreligne, déplore que "la fracture sociale selon la typologie de la famille est en train de se creuser", seules les familles aisées étant dorénavant en mesure d’aider leur progéniture à se loger.
Les jeunes, souligne le rapport, sont peu présents dans le parc locatif social, du fait surtout de l’ampleur de la demande familiale. Étant orientés vers les petits logements du parc privé (52% des moins de 30 ans), les jeunes sont conduits à payer des coûts de location au mètre carré supérieurs de 40 à 50% à ceux des plus grands logements.
Autre coup de projecteur donné par la Fondation : l’érosion progressive des aides personnelles au logement. Le taux "d’effort" des familles sur ce poste budgétaire ne cesse de grimper. Pour un tiers des Français les plus modestes, le taux d’effort dans le secteur privé se situe en moyenne entre 30 et 40%, ce taux restant à 23% dans le secteur social.
Ainsi, un couple avec 2 enfants qui touche une fois et demi le SMIC, a un “taux d’effort” pour le poste logement, après versement des APL (Aide personnalisée au logement), de 48,8% dans le privé contre 22,7% dans le secteur social.
Alors qu’en France, il manque au total quelque 900.000 logements, seulement 17% des Français bénéficient du logement social (contre 40% aux Pays-Bas) alors que 65% des ménages seraient pourtant en mesure d’y prétendre, selon les plafonds de ressources.


Les carences de l’action publique en direction des banlieues

Après la crise des banlieues de l’automne dernier, la Fondation Abbé Pierre dénonce les carences de l’action publique en direction des quartiers défavorisés, notamment le non-respect de la mixité sociale en matière de logement, et parle de "logique ségrégative".
"Il faut dénoncer au moins 2 idées reçues qui nuisent à la compréhension des enjeux qui traversent ces territoires. Il convient d’abord de revenir sur l’idée selon laquelle on fait beaucoup pour ces territoires et ceux qui y habitent"
, explique la Fondation.
"Il faut ensuite rappeler", selon le rapport, "que la concentration de ménages pauvres et ayant des difficultés sociales dans les quartiers sensibles n’est pas le fruit du hasard et encore moins la volonté de ceux qui y résident, mais bien le résultat des effets de politiques publiques déficientes et insuffisamment constantes, au premier rang desquelles se trouvent la politique du logement et la politique de renouvellement urbain".
Pour la seule question des moyens financiers, "les comparaisons montrent très clairement que ces quartiers sont délaissés", explique le délégué général de la Fondation, Patrick Doutreligne. "L’écart va de 1 à 5 entre l’argent dépensé pour les centre-villes et pour ces quartiers".

Une "logique ségrégative"

La Fondation Abbé Pierre dénonce des "logiques ségrégatives". "Pour le parc social comme pour le parc locatif privé que l’on trouve dans les quartiers en difficulté, les modalités de peuplement ne sont pas indépendantes de la situation du marché du logement dans son ensemble", souligne-t-elle.
"Obtenir un logement pour des ménages modestes, et plus encore quand ils sont “visiblement” d’origine étrangère, est aujourd’hui et depuis de nombreuses années déjà, le résultat d’un vrai parcours du combattant. Ce parcours aboutit bien souvent dans un quartier sensible, contribuant à renforcer sa spécialisation sociale mais aussi à souligner son rôle d’accueil pour ceux qui n’ont pas trouvé d’autres places dans la ville".
Sur cette politique de renouvellement urbain et la place que le logement social devrait avoir, la Fondation dénonce les communes riches qui se refusent à construire des logements pour des ménages modestes, malgré la loi de Solidarité et de renouvellement urbain (SRU) qui impose un minimum de 20% de logements sociaux dans les villes de plus de 3.500 habitants.


9 millions de personnes en situation de mal-logement

La France compte près de 9 millions de personnes connaissant d’importantes difficultés de logement. Les principaux chiffres.
o Sans domicile fixe : 150.000 .
o Personnes en habitat de fortune, en sous-location, en camping : 934.000.
o Personnes vivant sans confort de base : 2 millions 187.000.
o Logements dégradés nécessitant l’intervention publique : 625.000.
o Personnes en situation d’impayé de loyer de plus de 2 mois : 715.000.
o Personnes en situation de surpeuplement : 3 millions 507.000.
o Personnes hébergées chez des tiers faute de logement : 823.000.
Par ailleurs, le nombre de ménages qui voient leur bail résilié chaque année après un jugement d’expulsion, faute de pouvoir faire face au paiement du loyer, "dépasse désormais la barre fatidique des 100.000".


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Témoignages - 82e année


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