L’Abbé Pierre et le logement en France

« Les pauvres sont nos maîtres »

23 janvier 2007

C’est en quelque sorte la devise de l’Abbé Pierre, homme de foi, homme d’action, qui fit acte de charité durant toute sa vie, en faveur des plus démunis. L’engagement envers les sans droits sera en effet son credo, loin des promesses politiques qui n’ont jamais trouvé écho dans les actes.

Lors d’un entretien avec Louise de Marillac, Saint Vincent de Paul (1581-1660), fondateur des lazaristes (1832) et des Filles de la charité (1833), tenait cette phrase : « Les pauvres sont nos seigneurs et nos maîtres ». Trois siècles plus tard, comment ne pas se rappeler de l’appel de l’Abbé Pierre aux Français pour venir en aide aux sans toit. Hiver 1954, et l’appel de l’amour envers les démunis en pays nanti, et à travers le monde. Durant toute sa vie, il manifestera la volonté de relever les exclus, se baissant « pour ramasser les débris de la personne humaine rejetée avec les détritus sur les décharges publiques » comme l’écrivent Anne et Daniel Facérias, auteurs de l’entretien croisé entre l’Abbé Pierre et le Père Pedro “Pour un monde de justice et de paix”, éditions Presses de la renaissance (2004).
Plus de 50 ans après l’appel de 1954, les choses n’ont guère changé. Pire, elles ont empiré, au grand dam de l’homme de foi engagé qu’était l’Abbé Pierre. Récemment, c’est à l’Assemblée nationale qu’il interpellait les politiques français sur la situation de nombre de personnes vivant en France, pays dandy. Et puis l’homme s’en va, alors que la France met au cœur du débat des élections présidentielles, le logement et la dignité humaine. Allons va !

Tout un symbole...

Les commentaires vont bon train. On y voit d’abord un symbole. Certains lanceront à bout de champ que l’Abbé était exaspéré, las de la lenteur de l’engagement politique en faveur des mal logés. D’autres s’attarderont sur la résignation de l’homme de foi, peut-être même envers Dieu, parce qu’il se mettait à la place de ceux qui ne croyaient plus à la providence divine. Il reste en effet beaucoup à faire. Pire, les affres du logement vont en augmentant. D’autres encore diront qu’il s’en est allé alors que ses dignes héritiers ont repris le flambeau. C’est à qui milite pour les Enfants de Don Quichotte, ou s’investit dans l’association Jeudi Noir et dans tant d’autres associations.
L’Abbé Pierre savait peut-être que ses héritiers sauront faire perdurer le combat pour le logement. Que faut-il ? Encore des tentes pour cacher la misère ? Ou la montrer ? L’Abbé Pierre s’en va, et toujours se poser la question : à quand la prise en compte des millions de mal logés en France, Hexagone et DOM confondus ? Toujours est-il que l’Abbé Pierre s’en va, alors que les politiques s’engagent à mettre en première ligne le problème du logement en France, du moins intègrent dans leur discours de campagne la problématique du logement. Ça fait bon genre. Hier, les candidats à la présidentielle n’ont pas manqué de saluer l’œuvre, le combat de l’homme au béret. Reste à savoir quel sera leur engagement, leur politique du logement ! La mort de l’Abbé Pierre nous interpelle en tout cas. Si les politiques ne font pas leur devoir, quels sont les nôtres ?

Appel à s’engager

Entre résignation et espérance, le pas est simple. L’Abbé Pierre sera cette figure emblématique de la ténacité face à la misère humaine. Pas de résignation, mais surtout la force de vouloir faire bouger les choses. Il allait vers l’autre quelle que soit son origine, raciale ou religieuse, ne se laissant aucunement rompre par l’indifférence citoyenne et politique. Qu’importe les raisons de la déchéance, il était là. Dans cette France aujourd’hui plus que jamais nationaliste, fermée à l’autre, réfractaire aux questions sociales, comment ne pas entrevoir tout l’héritage de l’Abbé Pierre, en termes de sagesse, de réalisations, de propositions, mais surtout d’Amour de l’autre ? Des nombreux candidats au futur président, on se questionnait déjà sur leurs réelles intentions et leur force d’action. L’Abbé Pierre, en faisant un pied de nez à tous les beaux parleurs, appelle une dernière fois tout un chacun à se mobiliser, pour faire vivre son engagement... dans nos cœurs.
L’Abbé Pierre aimait finir chaque jour sa célébration de la messe par cette phrase : « Allons et accomplissons chacun notre mission » envers nos maîtres les pauvres. A bon entendeur.

Bbj


“Pour un monde de justice et de paix”

En 2004, les artistes Anne et Daniel Facérias recueillaient un entretien croisé entre l’Abbé Pierre et le Père Pedro. “Pour un monde de justice et de paix”, publié 50 ans après l’historique appel de l’hiver 1954, dresse un constat alarmant du déséquilibre entre riches et pauvres. L’Abbé Pierre avait alors 92 ans et continuait sa mobilisation contre la misère, pas seulement avec son verbe affûté. “Témoignages” vous propose la lecture de quelques déclarations fortes de l’Abbé Pierre, à travers cet ouvrage de référence.

• « Il y a deux chemins qui déterminent le passage à l’action. L’un dépend de Dieu - la grâce -, l’autre dépend de nous - la contagion. La grâce est cette nécessité intérieure d’aller vers l’autre, en abandonnant nos propres intérêts comme le fit François d’Assise. C’est un appel, une vocation qui nous dépasse. La contagion, par contre, provient d’une rencontre. Par exemple, un jeune homme, dans son adolescence, a envie d’envoyer tout promener, il dénonce ce qui est mal, il tient tête à ses parents pour s’affirmer... Mais si, à ce moment clé, il rencontre un homme, un intellectuel, qui aura vécu le partage, l’engagement pour la paix, il peut être contaminé et suivre sa voie, comme cela se produisit pour moi suite à l’exemple de mon père. J’ai découvert tout à coup que le dimanche matin, avec des bourgeois comme lui, il allait faire le coiffeur, voir des mendiants, des clochards. Il leur apportait à déjeuner et changeait leur linge. Ce fut une découverte ». Abbé Pierre.

• « C’est une situation impossible. Le pauvre est, il participe de l’être comme tous les hommes. La misère est une atteinte à la paix. Et nous devons déclarer la guerre à l’indifférence et à l’aveuglement social ou religieux dans ce cas. Les pauvres ont besoin d’une présence, d’un contact avec ceux qui les aiment, d’une communion, d’une fraternité humaine. S’il n’y a pas de fraternité, pour rendre croyable au pauvre qu’il est aimé et qu’il est capable d’aimer à son tour, le pauvre devenu intouchable ne peut que blasphémer en disant : « Mon Dieu, vous qui avez la puissance absolue, vous avez guéri des lépreux, bravo ! Vous aviez les moyens de les guérir tous dans le monde entier, pourquoi n’en guérir que quelques-uns ? ». Abbé Pierre.

• « On a pleinement réussi dans l’effort d’arracher quelqu’un à sa souffrance, seulement si, une fois sorti de sa souffrance, il devient attentif aux souffrances qui restent autour de lui, et veut à son tour être contagieux et aimer. Si on l’a sorti d’affaire, pour qu’il ne pense qu’à lui, qu’à s’embourgeoiser, cela en fait un monstre de plus. C’est un échec, car nous n’avons pas su propager l’étincelle de l’amour. Il faut que celui qui avait faim, qui avait froid, pour lequel on a fait cesser le cycle infernal de la souffrance et de l’exclusion, au moment où il n’a plus froid, où il n’a plus faim, pense : « Et les autres ? ». Voilà le fondement de la paix ! Se souvenir perpétuellement de cette question, dix fois, cent fois, mille fois, se réveiller et s’endormir en disant : Et les Autres ». Abbé Pierre.


A l’île de La Réunion, la Fondation Abbe Pierre et la communauté Emmaüs saluent avec respect et émotion le départ de leur fondateur

La disparition de l’Abbé Pierre touche en plein cœur tous ceux qui ont, à un moment ou un autre de leur vie, accompagné le défenseur des sans-logis dans son combat pour un logement digne et décent.

L’ensemble du personnel salarié et bénévole de la Fondation et de la communauté Emmaüs “Les Papillons” à l’Ile de La Réunion expriment leur profond respect à celui qui a donné un sens à leur engagement durant toutes ces années.

Un livre d’or est mis à la disposition des Réunionnais qui souhaitent apporter leur témoignage écrit à l’égard de l’Abbé Pierre, aux adresses suivantes :

Fondation Abbé Pierre
Agence Régionale
- 15, rue Fénelon
97400 Saint-Denis (de 7h00 à 19h00)
Tél : 0262-40-99-71

Boutique Solidarité Abbé Pierre (AHOI)

- 285, rue Raphaël Babet
En face de la Croix Jubilé
97480 Saint-Joseph

Communauté Emmaüs “Les Papillons”

- 5, rue de la Martinique
Zone d’activité Foucherolles
97400 Saint-Denis

Boutique Solidarité Abbé Pierre (AREP)

- 23 rue du Pavé
Terre-Sainte
97410 Saint-Pierre

Boutique Solidarité Abbé Pierre

- 12, rue de la Marine
97470 Saint-Benoît

Christian Balle,
Délégué général adjoint


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Témoignages - 82e année


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