Pour défendre le Livret A - 2 -

Un cas d’école témoignant du dogmatisme néolibéral

23 mai 2007

Pourquoi casser le système du Livret A alors qu’il fonctionne parfaitement bien ? Par pur dogmatisme. En effet, selon la théorie économique standard (néolibérale), l’épargne déposée sur les Livrets A et bleu serait nuisible au développement économique. Francis Mer, ancien ministre des Finances la juge “stérile” car il faudrait « favoriser l’épargne en actions », alors que son ancien collègue Arthus considère que « les banques françaises sont aptes à gérer cette épargne de masse ».

Pour la théorie néolibérale, l’économie fonctionne en quatre étapes.
Première étape :
il faudrait encourager l’épargne (partie du revenu des ménages qui n’est pas dépensée en consommation). À condition, bien entendu, que cette épargne soit orientée vers l’achat d’actions cotées en Bourse. C’est pourquoi les privatisations se sont multipliées (pour créer des actions) et que de multiples dispositifs d’épargne financière ont été développés : épargne salariale, fonds de pension (dossier qui va revenir très vite dans l’actualité), actionnariat salarié, épargne-logement, assurance-vie, épargne-retraite...
Deuxième étape : cette épargne en actions devrait stimuler l’investissement des entreprises. Alimentées en argent frais qui viendra renforcer leurs fonds propres, les entreprises, par la vente de leurs actions (augmentation de capital ou cotation en Bourse pour celles qui ne l’étaient pas) obtiendront les fonds qui leur permettront d’investir.
Troisième étape : ces investissements devraient améliorer la « compétitivité » des entreprises concernées, favorisant ainsi la croissance économique et l’emploi. Ces investissements, en effet, devraient permettre de financer la recherche, obtenir des gains de productivité et par conséquent conquérir des parts de marché.
Quatrième étape : une « concurrence libre et non faussée » serait alors le moyen de parvenir à une « allocation optimale » des ressources (orienter les investissements vers les secteurs les plus « porteurs »). La productivité en serait accrue, renforçant le cycle vertueux : gains de parts de marché, croissance économique et emploi.
Ce raisonnement est très cohérent, mais il est parfaitement faux. Il est faux sur le plan pratique et contestable sur le plan théorique.

La théorie néolibérale est fausse sur le plan pratique

Dans la réalité, aucune des quatre étapes expliquant le développement économique, selon la théorie néolibérale, ne se vérifie.

1.- Si la France est traditionnellement en tête de peloton des pays développés pour l’épargne, elle est en queue pour le développement économique. Certes, le taux d’épargne brut des ménages a baissé de 16,9 % à 15 % entre 2002 et 2005. Mais la France reste au troisième rang européen après avoir été première pendant très longtemps. Seules l’Allemagne (16,5 %) et l’Italie (15,8 %) la dépassent. Rappelons que le taux d’épargne brut est le rapport entre l’épargne des ménages et leur revenu disponible brut (revenus d’activité, du patrimoine, transferts en provenance d’autres ménages, prestations sociales comme les pensions de retraite ou les indemnités de chômage, nets des impôts directs). La France ne manque donc pas d’épargne. Les ménages, depuis plusieurs décennies, ont toujours eu, en moyenne, un taux d’épargne élevé. Toutes les conditions du développement économique, selon la conception néolibérale, sont donc réunies. Mais cela ne fonctionne pas !

2.- Une partie de cette épargne est placée en actions (la capitalisation de la Bourse de Paris est passée de 1.319 milliards d’euros en 2001 à 1.490 milliards en 2005, elle a fait un bond gigantesque depuis les années 60). Les entreprises françaises devraient donc avoir un excellent taux d’investissement. Rappelons que le taux d’investissement est le rapport de l’investissement à la valeur ajoutée (valeur de la production diminuée de la consommation intermédiaire : biens et services transformés ou entièrement consommés au cours du processus de production). Or, le taux d’investissement des entreprises, en France, reste très médiocre. Il était, pour l’industrie, de 17,6% en 2005, contre 17% en 1978, avec un plafond en 1990 (18,8%) et un plancher en 1997 (16%). L’afflux d’actions en Bourse, dû essentiellement aux privatisations, n’a donc eu aucun effet sur ce plan.

3.- La « compétitivité » des entreprises peut se mesurer par la rentabilité ou la productivité d’une entreprise. Plus généralement, elle correspond à la capacité dont dispose une entreprise, à un moment donné, pour résister à ses concurrents. C’est difficilement mesurable, mais le taux de croissance économique et le taux d’emplois, eux, le sont, et montrent une grande médiocrité. En revanche, la productivité et la rentabilité sont excellentes...

4.- L’intensification de la concurrence, sous l’impulsion de la Commission européenne, n’a eu aucun des effets escomptés puisque non seulement la croissance économique et l’emploi sont atones, mais de surcroît le commerce extérieur de la France accuse un déficit record depuis plusieurs années.
Au total, la réalité ne confirme absolument pas l’obsession néolibérale du taux d’épargne comme facteur du développement économique.

À suivre...

J.Nikonoff,
économiste,
ex-Président d’ATTAC FRANCE


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