Luttes sociales

2006 était une bonne année

DOSSIER PRÉCARITÉ-PAUVRETÉ

Témoignages.re / 30 août 2008

Le chômage à La Réunion, on connaît. Notre île détient malheureusement ce triste record, d’un taux de chômage ahurissant. Peut-être est-ce un soulagement de l’apprendre. En 2006, nous enregistrions un taux de chômage inespéré depuis l’année 2000. Et en 2008 ?

Emploi - tableau de bord de la précarité à La Réunion

Notion de précarité professionnelle

Lorsque l’on parle de précarité, on oublie d’évoquer le chômage. Il est cause de précarité professionnelle. Un emploi instable occasionne la même fragilité financière que le chômage. On l’oublie souvent. Cela ne permet, dans les deux cas, aucune projection pour l’avenir, et altère sérieusement l’intégration dans la société. On tente de gommer toutes formes de précarité, mais on oublie malheureusement la situation précaire de nombreux réunionnais, victimes du chômage ou des emplois précaires.


Il y a deux ans, notre île comptait 93.937 chômeurs, soit 29,1%. 2006 serait donc une bonne année, selon les spécialistes. « Depuis le début des années 2000, c’est la première fois que le taux de chômage passe en dessous de la barre des 30% », écrivent-ils dans le tableau de bord de la précarité à La Réunion (page 52). Le plus marquant est la baisse importante du taux de chômage féminin. Il aurait baissé de 5 points entre 2005 et 2006, alors que le taux de chômage des hommes perdait seulement 0,1 point. Pour autant, en 2005, le taux de chômage des femmes restait supérieur à celui des hommes, soit 35,3%. A noter tout de même que les femmes représentent 43% des demandeurs d’emplois. Bien sûr, et tout le monde le sait, notre taux de chômage, qu’il concerne les femmes ou les hommes Réunionnais, est largement supérieur à celui enregistré en France métropolitaine. Dans l’Hexagone, le taux de chômage masculin est en dessous de la barre des 10%, et seulement 10,8% pour les femmes. On voit donc l’ampleur des politiques à mettre en place pour que notre population souffre moins du chômage.

Les 25 à 49 ans touchés par le chômage

En matière de chômage, on aurait pensé que la classe des 16/25 ans était la plus touchée. Il n’en est rien, selon les spécialistes. C’est en effet les 25/49 ans qui aurait subi le plus le chômage à La Réunion, en 2006. La part des chômeurs, alors que chez les 16/25 ans, elle était de 11,7%. C’est entre 50 et 65 ans qu’elle est la plus faible, soit seulement 4,3%. On s’étonne vraiment que les 16/25 ans et les 50/65 ans soient si épargnés par le chômage. On note des variations en fonction des communes. Mais d’une manière générale, et les chiffres le disent, les 25/49 ans sont les plus touchés par le chômage. Reste à savoir qui sont restés le plus longtemps au chômage. Depuis 2004, le nombre de chômeurs de longue durée reste assez stable avec une légère tendance à la baisse. 36430 chômeurs étaient comptés en 2004, contre 36112 en 2006. Les chômeurs de longue durée représentaient 40,8% de l’ensemble des chômeurs recensés à La Réunion par l’ANPE. Cela pourrait être amoindri par les politiques visant à la création d’entreprise. Par ailleurs, la politique de mobilité des collectivités territoriales a permis à de nombreux réunionnais de trouver l’emploi ailleurs. Peut-être que ce sont là des pistes pour réduire le chômage dans cette classe d’âge.

Bbj


Témoignages (devant l’ANPE de Sainte-Clotilde) :

Jean-Yves, 36 ans : « Le shomaz lé touzour là »

« I fé 6 ans mi rod in travay. Banna i rod fé kroir nou vé pa travay. Mé lé pa vré. Mi sava l’ANPE toultan. Mi gingn pi konté le nonm de foi moin la fé lantretien, moin la parti randévou ansanm bann patron. Soman, kan ou na poin kalifikasion, koman i pé fé ? In zour, moin la fayi gingn in CDI, mé lafèr la kass an pay. Koméla, mi viv èk in RMI. Mon madame i travay pa non-pli. El osi nana in RMI. Nou nana dé zanfan ankor tann. Nou gingn zalokasion. Nout lozman i kout pa nou si shèr ke sa. Mé la vi lé pa fasil toulézour. Nou débatt. Apré rod pokwé demoun i bèk la klé. Souvandéfoi, moin nana in ti travay la méri, soman i dir pa lontan. Apré, rebelot. Shomaz. Moin lé rézigné. Moin la ziska désid mont in ti lantrepriz lespass vèr. Le konséyé l’ANPE, la di amoin nana lèd po moin. Soman, kan banna i koné moin na poin lapor, zot i èd pa. Là sat i fodré, sé banna, bann désidèr, i done la min. Banna i vé anlèv le shomaz isi La Rénion, soman le shomaz lé touzour là. Mi kroi sa sé kondanasion po La Rénion. Nout péi lé malfoutu. »

Marc, 53 ans : « Kan ou komanss devenir vié, na pi travay po nou »

« Moin la travay 25 ans po le mèm sosiété batiman, rienk an kontra de shantié. Moin té mason banshèr, soman a vré dir, mi gingn fé tout métié dann batiman. Karelaz, plonbri, toitir, pintir, tousala. Lané dernièr, la sosiété la pa repri amoin. Poitan, banna té di mi té travay bien. Soman, akoz mon laz dawar, banna la pi pri amoin. La sosiété nana travay. Soman, li préfèr prann zapranti, bann zèn na le kor, é ki rod pa koman i pèy azot. Là, mi voi pa kisa i sar prann amoin. Rozman, mi toush lasédik. Mé firmézir, li bèss mèm. Banna i kroi nou gingn viv èk in ti salèr mizèr. Rozman mon bann zanfan la fine gran, détroi la fine marié, le dernié i sava linivèrsité. Sé bann boush an moin po nourrir. E rozman ankor, mon kaz lé amoin, mon bann paran la lèss le bien po nou. Sinon, kosa ? Moin té dor dann shemin. Là, lé pri i ogmant. Ou voi ! lontan kan té di amoin nana le shomaz, mi dizé demoun i vé pa travayé. Mintnan, mi voi, non, le shomaz sé in fléo i toush tout demoun. Mi espèr trouv inn plass dann shantié tram-trin, oubiensa ankor dési la nouvèl rout litoral. Mé sa i fo atann. Mi espèr moin nora pa 70 an kan bann shantié va komansé. »

Lisa, 26 ans : « Je ne vois qu’une solution pour moi, la mobilité »

« Je viens d’achever des études de biochimie. J’ai un Master, et je ne me vois pas dans l’Éducation nationale. Je souhaiterais travailler dans un laboratoire d’analyse biologique. Mais on connaît bien les difficultés du marché du travail à La Réunion. Je me suis inscrite à l’ANPE. Pour l’heure, aucune annonce ne me semble confortable pour envisager l’avenir. Peut-être que je devrais accepter quelques petits boulots. Mes parents m’aident heureusement, et je n’ai pas le droit à l’ASSEDIC, parce que je n’ai jamais travaillé. Je ne veux pas être assistée, donc le RMI, non, je n’en veux pas. Si ça continue, je devrais m’exiler ailleurs pour travailler, peut-être au Canada. Je sais qu’ils recherchent des Réunionnais. Mais laisser ma famille derrière moi, c’est difficile. Je trouve que notre île a beaucoup de potentiels, mais ici, le chômage bat des records. Je pense qu’il n’y a aucune solution. La population augmente, et le marché du travail n’évolue pas à la même vitesse. Je ne vois qu’une solution pour moi, la mobilité. »

Georges, 47 ans : « Je demanderais que les politiques s’activent pour lutter contre le chômage »

« J’ai un parcours anodin. Je suis parti travailler en France dans les années 1980. J’étais chauffeur routier, ce qui m’a permis de voir beaucoup de pays. Aujourd’hui, je suis fier de parler anglais couramment, alors qu’avant, j’avais déjà du mal à parler en français. Depuis deux ans, après un divorce, j’ai décidé de revenir dans mon pays natal pour me retrouver, revoir ma famille et respirer l’air de La Réunion. Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile pour retrouver du travail. Je pensais qu’avec mon expérience, ce serait plus simple. C’est loin d’être le cas. Apparemment, il ne manque pas de chauffeur ici. Il y a deux mois de ça, j’ai quand même réussi à occuper un poste, mais au bout d’une semaine, le patron est venu me dire que je ne correspondais pas à ses attentes. Depuis, c’est ASSEDIC, petit boulot. Aujourd’hui, même éboueur, j’accepte. Ma vieille mère s’occupe de moi. Elle m’offre le gîte et le couvert. Je crois que ce n’est pas bien. C’est à moi de l’aider. Elle ne perçoit qu’une petite pension, et elle doit encore subvenir à mes besoins. S’il fallait changer les choses, je demanderais que les politiques s’activent pour lutter contre le chômage. J’ai l’impression qu’on parle beaucoup, sans vraiment agir contre ce fléau. »


Agir Pou Nout Tout : « Nous luttons contre toutes formes d’exclusion »

Selon le collectif qui bataille pour l’emploi réunionnais, les chiffres sont tronqués. « Une fois on dit que l’emploi est en régression. Une fois, on nous dit que l’emploi augmente, mais la réalité sur le terrain est toute autre », déclare Jean-Hugues Ratenon. Il explique que bon nombre de demandeurs d’emploi ne sont en fait même pas inscrits à l’ANPE. « On estime entre 25 et 30% les demandeurs d’emploi qui ne sont pas inscrits », poursuit-il. Autre fait révélateur de la perversité des chiffres donnés, c’est que maintenant, 30 à 35.000 Réunionnais n’accèdent plus aux emplois aidés. Agir Pou Nout Tout rappelle qu’il lutte pour l’emploi parce que derrière l’emploi, il y a le pouvoir d’achat, et l’épanouissement humain.