Luttes sociales

Les associations ont leur mot à dire en Europe

Le regard d’Hubert Allier, directeur de l’UNIOPSS

Témoignages.re / 3 janvier 2005

Les associations assurent aujourd’hui 55% de l’offre du système d’aide médico-sociale, avec une part de 98% pour les adultes handicapés et de 35% pour les personnes âgées. Ce professionnalisme de la solidarité ne s’accorde pas avec les logiques commerciales du capitalisme : "Notre combat est de faire reconnaître à l’Europe la place des acteurs non lucratifs", soutient Hubert Allier.

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Le secteur associatif porté par des projets forts et des coups faibles n’existe plus. "Les associations gestionnaires ont souvent perdu leur âme, le sens de leur action sociale", déplore Hubert Allier*. Les personnes morales, volontaristes, souhaitant mener des actions de terrain, sont devenues des gestionnaires associatifs.
Professionnaliser le secteur est une bonne chose, mais cela ne doit pas se faire, selon Hubert Allier, au détriment de la participation des bénévoles, fondement du tissu associatif. À l’heure de la planification, de la régulation, de l’évaluation, des appels d’offres lancés par les collectivités départementales, l’associatif est devenu un enjeu économique important.
Hubert Allier constate ainsi que le non-lucratif et la solidarité sont fortement contestés, mis à l’épreuve, percutés par l’ouverture du marché et les changements de mentalités. "Les enjeux de l’Europe et de la décentralisation sont les mêmes pour nous. Est-ce qu’en tant qu’acteurs non lucratifs et en tant que société civile, on va nous laisser une place ?", interroge Hubert Allier.

L’Europe ne reconnaît pas l’associatif

Les associations assurent aujourd’hui 55% de l’offre du système d’aide médico-sociale, avec une part de 98% pour les adultes handicapés et de 35% pour les personnes âgées. "Notre combat est de faire reconnaître à l’Europe la place des acteurs non lucratifs", soutient Hubert Allier. L’élargissement de l’Europe et la réforme constitutionnelle sont des évolutions majeures auxquelles se confrontent des systèmes d’organisations de la protection sociale très différents selon les pays européens. Par exemple, les pays de l’Est sont plus attirés par le modèle anglo-saxon qui privilégie l’économie de marché, alors que les pays méditerranéens croient aux fondements de la démarche associative, c’est-à-dire à l’initiative populaire.
La France a, quant à elle, du mal à identifier le secteur associatif, à faire comprendre à ses collègues européens qui parlent d’économie sociale, qu’il existe une différence entre les groupements de capitaux et de personnes. Hubert Allier prévient que "si les associations fonctionnent exactement comme des établissements publics, on bâillonne alors le non-lucratif". Hubert Allier préconise de travailler à la reconnaissance des acteurs du secteur non lucratif, de la société civile, de préciser la définition de l’intérêt général, et d’établir des critères d’identification des services non marchands, pour parvenir à "se mettre d’accord entre confrères".
Il préfère ainsi parler de coordination plutôt que d’harmonisation, car même si 80% de la réglementation du secteur médico-social dépend de l’Europe, cette dernière n’attribue aucun statut clair au secteur associatif, comme elle n’a pas de politique sociale.

Les usagers deviendront des clients

La décentralisation interpelle quant à elle plus fortement sur la place de la société civile dans l’action sociale. La participation citoyenne et le rôle de l’État y sont complètement évanescents, alors les moyens techniques et financiers apparaissent comme "une limite très préoccupante" à sa mise en application.
Alors que le gouvernement prône la proximité, Hubert Allier estime que si la péréquation, la compensation et de l’autre côté, la participation citoyenne ne sont pas clairement définies, la solidarité est menacée et les usagers deviendront avant tout des clients.
"On pourrait avoir un très bon accès aux droits mais plus aux biens et à la participation", suppose Hubert Allier. Des droits ouverts mais un environnement fermé. La bataille est lancée au niveau national pour la reconnaissance des acteurs de terrain.
Hubert Allier soutient que les associations élaborent des projets de réinsertion, proposent des modes d’accompagnement, ce que ne propose pas l’économie capitaliste. Il s’interroge alors sur la fonction du secteur non lucratif, son identité, sa relation avec les pouvoirs publics...

"Je vous appelle à travailler ensemble"

La solution pour Hubert Allier est claire et l’enjeu majeur : il faut revisiter le projet social, inventer d’autres modes de prise en charge, face à une politique de tarification, de gouvernance qui "n’aide pas à sortir des sentiers battus".
Et pour affirmer et travailler à son identité, le secteur non lucratif doit construire son projet, réfléchir à son fonctionnement individuel et collectif. Sur ce point, Hubert Allier estime que La Réunion, en tant que région monodépartementale, a une chance unique d’avoir les compétences croisées de la DDASS (direction départementale des affaires sanitaires et sociales), de la DRASS (direction régionale des affaires sanitaires et sociales), du Conseil régional et du Département, sur un même territoire.
Il faut que les associations soient capables d’arrêter de se faire la guerre, de se battre pour préserver une forme de lobbying. "Si l’on ne sort pas de cette logique, celle du marché vaincra", soutient encore Hubert Allier qui appelle les associations à regrouper leurs moyens, tout en préservant leur propre projet.
"Je vous appelle à travailler ensemble. Vous avez ici plus de possibilités qu’ailleurs de le faire. Tout le monde est dans le même bateau". Alors que sur le plan national, comme européen, l’on se demande si la structure non lucrative est toujours la mieux adaptée au secteur associatif, Hubert Allier rappelle que sans projet social, il n’y aura aucune reconnaissance du secteur associatif.

Estéfany

*Hubert Allier est directeur général de l’Union nationale inter-fédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS). Il a dirigé pendant plusieurs années des établissements pour les personnes handicapées. Parallèlement, il a occupé au sein de l’Arche (associations de communautés ou vivent côte à côte des personnes handicapées mentales et des valides) des fonctions au plan national et international.


Les départements n’ont pas tous pouvoirs

L’association de type loi 1901, dans sa définition initiale, regroupe des personnes volontaires, bénévolement investies dans un projet citoyen à but non lucratif.
Hubert Allier croit fortement en ce principe d’engagement, en une action citoyenne portée par des valeurs humaines. Les opérateurs boursiers n’y ont pas leur place, selon lui, tout comme cette multiplicité d’administratifs qui ne peut que concourir dangereusement à lui faire perdre son sens et son identité.
Pour affirmer son identité non lucrative, son projet social, son éthique et sa stratégie, l’association a à sa disposition des guides pour interroger ses pratiques, évaluer son travail. L’association est dans la capacité de faire ce travail qui n’incombe pas à l’État.
Là où elle doit travailler avec les pouvoirs publics, c’est pour sa reconnaissance d’acteur et pas que de gestionnaire. Pour Hubert Allier, laisser la solidarité dans les mains des élus et des professionnels, en faisant des associations un nouveau domaine caritatif dont on privilégie les outils et plus la finalité, n’est pas normal.
C’est au secteur non lucratif de s’affirmer, d’associer ses ressources humaines. Les Conseils généraux, en charge de la politique sociale, peuvent lancer des appels d’offres "pour se protéger", mais ne peuvent pas devenir maîtres du secteur associatif porté par un projet.