Luttes sociales

« Nous appelons l’ensemble de la population réunionnaise à poursuivre et étendre la mobilisation »

Discours du COSPAR

Témoignages.re / 6 mars 2009

À la fin du défilé et avant la rencontre avec le préfet, Gilles Leperlier a prononcé le message du COSPAR. Nous reproduisons ci-après ce document.

Chers camarades,

1/ Au nom du COSPAR, je vous salue toutes et tous pour être venus si nombreuses et si nombreux faire entendre la voix de La Réunion. Dans tous les Outre-mers, depuis des semaines, la population descend dans la rue, manifeste, se met en grève et exige des mesures immédiates de revalorisation des bas salaires et de baisse des prix. Je tiens aussi au nom du COSPAR, en notre nom à tous ici rassemblés, à rendre hommage à notre camarade syndicaliste et membre du LKP, Jacques Binot, assassiné le 17 février.
Et toujours au nom du COSPAR, j’adresse évidemment un salut fraternel à nos frères de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane et des autres Territoires de l’Outre-mer !

2/ A La Réunion, la minorité qui détient le pouvoir économique redoutait que n’arrive le jour où les Réunionnaises et les Réunionnais se rassembleraient, que n’arrive le jour où les Réunionnais, au-delà de leurs différences, rassembleraient TOUTES leurs forces pour parler d’une seule et même voix ! Ce rassemblement est nécessaire car ceux qui détiennent les leviers de l’économie ne veulent aucun changement. Oui, une fraction encore puissante du patronat a peur que les Réunionnais ne descendent en masse dans la rue pour dire leur mécontentement.

3/ Et bien, aujourd’hui, ce jour est venu ! Ce que le MEDEF redoutait tant est en train de se produire : oui, nous sommes des milliers ici à Saint-Denis, des milliers dans le Sud à Saint-Pierre, pour faire entendre la voix de La Réunion ! Pour faire entendre la voix de ceux qui en ont marre de la vie chère, ceux qui en ont marre des monopoles, ceux qui en ont marre des bas salaires, marre des promesses jamais tenues ! Ceux qui, aujourd’hui, se retrouvent derrière ces mots d’ordre de l’urgence sociale que je vous demande de reprendre avec moi :

PAUVRETE, ARET EK SA !
VIE CHERE, ARET EK SA !
CHOMAGE, ARET EK SA !
PRECARITE, ARET EK SA !
BAS SALAIRES, ARET EK SA !

4/ Aujourd’hui, mes camarades, La Réunion rentre pleinement dans le mouvement historique qui, depuis des semaines, agite tout l’Outre-mer ! Car c’est bien un mouvement sans précédent par la simultanéité de ses revendications, sans précédent par la puissance de son soutien populaire, et je pense évidemment à la Guadeloupe où l’adhésion de la population fait toute la force d’un mouvement qui dure depuis le 24 janvier !

Aujourd’hui, vous avez été des milliers à défiler derrière la banderole du COSPAR à Saint-Denis comme à Saint-Pierre.

5/ Alors, certains s’interrogent, c’est quoi le COSPAR ? Le COSPAR n’est pas une intersyndicale, ce n’est pas un agglomérat de corporatismes, c’est avant tout un véritable COLLECTIF, un RASSEMBLEMENT de forces syndicales, politiques et associatives, un rassemblement inédit dans l’histoire récente de La Réunion. Le COSPAR, c’est le Collectif des Organisations Syndicales, Politiques et Associatives de La Réunion. Il est né à La Possession le 5 février 2009 et, très vite, il a rencontré l’adhésion des forces vives de la société réunionnaise : au total, plus de 45 organisations se sont retrouvées pour défendre un ensemble de revendications immédiates et pour élaborer, dans le consensus, une plateforme revendicative pour sortir La Réunion de sa dépendance économique et mettre fin à l’injustice sociale qui y sévit. Vous l’avez compris, le COSPAR appartient aux Réunionnais et à personne d’autre !

6/ Pourquoi le COSPAR ? Le Collectif exprime d’abord le refus de subir la crise : les Réunionnais ne veulent plus de salaires de misère, ils ne veulent plus que les monopoles imposent leur loi en matière de prix, ils ne veulent plus de ce développement économique qui ne sert qu’à enrichir la minorité qui a la main mise sur ces territoires. Bref, le COSPAR comme les autres Collectifs des autres Territoires de l’Outre-mer est né d’un malaise social qui n’a cessé de se développer depuis des années à La Réunion et dans les autres DOM. Il est donc l’expression la plus légitime des aspirations populaires à une véritable justice sociale.

7/ Que veut le COSPAR ? Le Collectif veut mettre fin à une situation inacceptable : d’abord en exigeant des mesures d’urgence car la crise frappe de plus en plus durement les plus démunis. Le COSPAR rappelle que 30% de la population vit des minima sociaux, 52% vit en dessous du seuil de pauvreté, et le chômage frappe 24% des travailleurs réunionnais. Donc il y a bien une urgence sociale. Fait aggravant, en 2008, le chômage à La Réunion a augmenté de 18% contre 11% en métropole ! Oui, c’est ça l’urgence sociale ! Exiger des solutions immédiates pour permettre aux Réunionnais frappés par la crise de faire face, de pouvoir au moins se nourrir et se loger.

8/ Mais le COSPAR veut aller au-delà de ces premières mesures. Le Collectif a travaillé à l’élaboration d’une plateforme revendicative sur le problème des revenus, du pouvoir d’achat, des prix, de l’emploi, du logement, des services publics. Dans son état actuel, cette plateforme contient désormais 62 mesures à mettre en œuvre. Elles constituent une première base revendicative. Mais le COSPAR voit plus loin : quelque chose est en train de naître dans l’Outre-mer, un vaste mouvement de remise en cause des situations de rentes, un mouvement social et politique qui ne s’arrêtera pas tant que les territoires ultramarins n’auront pas pris en main leur propre destinée et mis fin à l’iniquité d’un système qui les maintient dans la dépendance économique.

9/ Le COSPAR lutte contre ceux qui ont un intérêt à faire perdurer cette dépendance car c’est elle qui les enrichit et maintient dans la pauvreté une partie de la population.
Qui est responsable de cet état de fait ? On l’a vu en Guadeloupe, le MEDEF est le principal obstacle à un accord : le patronat local ne veut pas perdre une miette de son pouvoir. A La Réunion, le patronat, je dis le patronat, mais soyons clairs mes camarades, nous ne parlons pas ici des petits patrons artisans ou des très petites entreprises qui ont des conditions souvent précaires, nous parlons de ces grands Groupes qui monopolisent des pans entiers de l’économie réunionnaise, le MEDEF pour ne pas le nommer, le patronat de La Réunion Economique, voilà le premier responsable !
Le patronat réunionnais, ce patronat qui refuse depuis des années de négocier sur les salaires, ce patronat qui n’applique pas les conventions collectives dans les entreprises, ce patronat qui craint un mouvement de masse, c’est celui qui nous a conseillé récemment de ne pas descendre dans la rue, celui qui nous dit : « entre le salaire et l’emploi, il faut choisir ». Il appelle au « dialogue », lui qui refuse tout dialogue depuis des années ! Le patronat réunionnais prétend vouloir préserver la paix sociale !

Mais quelle paix sociale ?
Quelle paix sociale dans un pays où la majorité des Réunionnais vit en dessous du seuil de pauvreté ?
Quelle paix sociale quand une grande partie de la société réunionnaise est exclue du travail, est exclue du savoir, est exclue de la complémentaire santé, est exclue des responsabilités ?
Quelle paix sociale à La Réunion si tous les Réunionnais ne peuvent y travailler ?
Quelle paix sociale si de nombreux Réunionnais ne peuvent accéder à un logement décent ?
Quelle paix sociale quand tant de jeunes Réunionnais n’ont d’autre avenir que le chômage ? 49% des jeunes Réunionnais de 15 à 24 ans sont au chômage ! 49% !
Alors, oui, quelle paix sociale ?
La paix sociale, que veut le patronat, c’est celle de la soumission, c’est la paix de la résignation, celle du mépris des salariés. Eh bien, cette « paix sociale », mes camarades, nous n’en voulons pas !
Comment pourrait-il y avoir une paix sociale alors qu’il n’y a aucune répartition équitable des richesses ?
Comment pourrait-il y avoir une paix sociale alors que ce sont toujours les mêmes qui bénéficient des mesures gouvernementales ?

AUCUNE PAIX SOCIALE N’EST POSSIBLE SANS JUSTICE SOCIALE !

Car ça fait plus de vingt ans que le MEDEF pratique un lobbying indécent pour obtenir toujours plus d’aides sur fonds publics, vingt ans que le MEDEF refuse obstinément toute amorce de dialogue qui pourrait aboutir à un partage plus équilibré des richesses !
Quel est le bilan des dispositifs de défiscalisation et d’exonération qui se succèdent depuis vingt ans ?
Combien de milliards d’euros payés par les salariés contribuables ont-ils été dépensés pour soi-disant créer des emplois dans l’Outre-mer en général et à La Réunion en particulier ?
Combien, mes camarades ? Vous, le savez-vous ? Entre 2000 et 2005, en 5 ans donc, le patronat d’Outre-mer, au seul titre des exonérations de cotisations, a reçu 5 milliards 520 millions d’euros ! En 5 ans, 5 milliards 500 millions d’euros d’exonération, donc sans tenir compte des autres avantages, et notamment de la défiscalisation qui permet aux plus grosses fortunes de l’Outre-mer de ne pas payer d’impôt !

En 2007, 200 riches contribuables ont réussi à ne pas payer d’impôt à La Martinique, 200 riches ont fait de même à La Guadeloupe et 500 riches aussi à Paris. Et à La Réunion ? A La Réunion, camarades, dans l’île de tous les records, 800, oui, vous entendez bien, 800 riches ont réussi à ne payer aucun impôt sur le revenu !

10/ Et tout ça, toutes ces exonérations et défiscalisation, pour quel résultat ? Combien d’emplois créés ? Quelle réduction du chômage dans l’Outre-mer ? Quelle réduction des inégalités ? Vous savez ce que disent les rapports officiels du gouvernement sur les effets de cette politique en termes d’emplois ? Ces rapports n’osent pas donner de chiffres, ils se contentent de dire que les dispositifs d’exonération ont un « faible impact », ça veut dire que ce cadeau d’un milliard d’euros fait chaque année aux patrons ultramarins ne crée pas d’emplois !
Les dispositifs de défiscalisation
qui permettent aux gros revenus d’échapper à l’impôt, ce sont les fameuses « niches fiscales » pour lesquelles le gratin du patronat est venu manifester devant la Préfecture en octobre dernier, car quand il s’agit de défendre leurs privilèges exorbitants, les patrons n’hésitent pas à manifester ! Or, ces mesures uniquement orientées vers les entreprises et les contribuables les plus riches creusent les inégalités sociales et favorisent les profits abusifs d’une minorité qui est en réalité la véritable bénéficiaire de ces dispositifs coûteux.
Ces derniers ne créent pas d’emploi, ils n’empêchent ni la précarité, ni l’illettrisme, ni l’échec et l’exclusion scolaires, ni l’habitat insalubre !
Et ces patrons gavés de milliards d’euros ne veulent pas entendre parler d’augmentation des salaires ! Ces patrons qui font du fric sur tout ce qui est importé ne veulent pas entendre parler d’une baisse de 20% sur les produits de consommation courante !

11/ Voilà pourquoi le COSPAR juge nécessaire l’élaboration d’une véritable plateforme. Le COSPAR refuse les plans de développement qui favorisent le patronat du MEDEF et oublient les Réunionnais.
Oui, il faut augmenter les revenus des Réunionnais, les salaires, les minima sociaux, les retraites, les bourses des étudiants !
Oui, il faut faire baisser les prix et casser les marges extravagantes des importateurs et distributeurs !
Oui, il faut créer de l’emploi pérenne,
Oui, il faut plus de logements sociaux avec des loyers accessibles !
Oui, il faut plus de services publics !
Oui, une agriculture qui puisse nourrir le territoire !
Oui, il faut changer La Réunion !
Voilà les enjeux d’un programme élaboré collectivement dans le cadre du COSPAR.

Enfin, à l’heure où le gouvernement n’hésite pas à mettre 360 milliards d’euros sur la table pour sauver les banques, mais estime impossible de relever de 200 euros les plus bas salaires, le COSPAR ne peut pas ne pas pointer aussi la responsabilité de l’Etat.
Au plan national, on vient de le voir, les politiques successives de développement pour l’Outre-mer, malgré leurs coûts et leur efficacité douteuse sur l’emploi, n’ont jamais été évaluées avec précisions, ni réellement remises en question.
Au plan local, les représentants de l’Etat ne jouent pas leur rôle d’arbitres comme on a pu le voir avec l’échec programmé de l’Observatoire des prix ou avec la crise des carburants en novembre. Il aura fallu un début de mobilisation du COSPAR pour que le Préfet réagisse et nous informe il y a quinze jours qu’il allait rencontrer les responsables de la grande distribution et le patronat pour leur tenir, dit-il, un langage de vérité sur les prix et le dialogue social.

Mes camarades, si nous sommes là aujourd’hui, c’est d’abord pour exiger une réponse à l’urgence sociale.

JE RAPPELLE LES REVENDICATIONS IMMÉDIATES DU COSPAR ET JE VAIS VOUS DEMANDER SI VOUS LES APPROUVEZ :

1) Relèvement immédiat de 200 euros nets sur les bas salaires, sur les retraites, sur les minima sociaux et les bourses d’étudiants. Êtes-vous favorables à cette mesure ?
2) Baisse immédiate de 5 euros sur la bouteille de gaz : êtes-vous favorables à cette mesure ?
3) Baisse de 20% sur les produits de consommation courante : êtes-vous favorables à cette mesure ?
4) Gel des loyers dans le logement social dès 2009 : êtes-vous favorables à cette mesure ?
Vous venez d’approuver unanimement ces mesures d’urgence : une délégation du COSPAR va les remettre en main propre au Préfet de La Réunion avec la plateforme contenant les 62 mesures.
Nous attendons désormais du Préfet de La Réunion qu’il prenne ses responsabilités et organise dans les plus brefs délais une table ronde avec les divers acteurs, les représentants de l’Etat, les responsables patronaux et les membres du COSPAR afin de trouver une réponse aux premières mesures exigées par le Collectif.

Camarades ! Ce jeudi 5 mars
n’est que la première étape. Pour le COSPAR, le combat continue. Nous appelons l’ensemble de la population réunionnaise à poursuivre et étendre la mobilisation d’aujourd’hui. Dans chaque commune, chaque quartier, chaque entreprise ou service, partout dans l’île, les travailleurs, ceux qui ont un emploi comme ceux qui en sont privés, les Réunionnais qui ont du mal à boucler les fins de mois, ceux qui ne peuvent plus payer leur loyer, ceux qui n’ont même pas un habitat décent, ceux à qui on refuse un logement social, ceux qui en ont marre de la vie chère et de la baisse de leur pouvoir d’achat, toutes et tous, nous devons continuer à nous rencontrer, réfléchir ensemble et nous mobiliser toujours plus. La plate-forme du COSPAR est un outil au service de tous, c’est la base de la lutte de tous les Réunionnais pour un avenir meilleur.
Est-ce trop demander que les Réunionnais puissent avoir les moyens de mettre en place dans leur pays, par la concertation, une politique équitable des prix, des revenus et de la fiscalité afin de mettre en œuvre un développement durable ?

Alon mèt ansamn toutes les forces, toute l’intelligence réunionnaise pour gagner, parce que nous savons que la journée d’aujourd’hui ne sera pas, à elle seule, suffisante, c’est un travail de longue haleine, mais votre nombre, notre nombre en ce 5 mars montre que ce travail, nous pouvons le faire ! Et bien mes camarades, ce travail, nous allons le faire ensemble ! Tous ensemble !

Les 45 organisations syndicales, associatives et politiques vous remercient toutes et tous. Et maintenant, restons ensemble sur place pour partager ce moment de convivialité, pour échanger et continuer à enrichir le débat sur l’avenir de La Réunion !