Luttes sociales

Oui au dialogue, non à la casse du service public

Libre opinion d’André Oraison, Professeur des Universités, Juriste et Politologue

André Oraison / 16 avril 2018

Les Français ont de bonnes raisons d’être inquiets et leur inquiétude transparaît dans la question suivante : le service public est-il condamné à passer des « sommets aérés » aux « vallons brumeux » ? En guise de réponse, voici d’emblée une mise en garde solennelle adressée au Président Emmanuel Macron et à son Gouvernement : sous prétexte de faire passer à n’importe quel prix le déficit public sous le seuil des 3 % du produit intérieur brut (PIB) exigé par les traités européens, ceux qui cherchent à casser le service public – un service qui est pourtant « la marque de fabrique » ou « l’apanage institutionnel » de la France contemporaine depuis la Libération – pourraient fort bien le regretter.

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Car c’est un procès-verbal que tout le monde peut désormais établir. Le « pouvoir macronien » est désireux d’imposer, au nom de la rentabilité et de l’efficacité et avec des mots souvent difficiles à comprendre, pour ne pas dire abscons (bottom up, coconstruction disruption ou encore libération des énergies) [1], un hyper libéralisme économique – lui-même avatar de la mondialisation – doublé d’un autoritarisme social ou « paritarisme étatisé », tout particulièrement pour la transformation de l’assurance-chômage et celle de la formation professionnelle [2]. Cependant, il est clair que les autorités supérieures de l’État ont déjà mangé leur pain blanc : dès lors qu’il est apparu qu’elles refusaient d’engager un authentique dialogue social avec les représentants du peuple, l’état de grâce dont elles bénéficiaient jusque-là s’est envolé. Les chiffres parlent d’ailleurs en ce sens. Si un récent sondage Elabe diffusé le 22 mars dernier révèle que la politique menée par le Pouvoir exécutif est bien conforme aux engagements du candidat Emmanuel Macron pour 58 % de Français, en revanche, 74 % des personnes interrogées ont le sentiment que l’autoritarisme et l’injustice ont fortement progressé au cours des derniers mois. C’est là que le bât blesse. En vérité, notre pays peut aujourd’hui être comparé à un bateau ivre, semblable au Titanic, qu’un jeune pilote autant inexpérimenté qu’obstiné dirige, sans état d’âme, dans le brouillard et sur une mer houleuse vers des icebergs de plus en plus gigantesques.

Mécontentement général

En d’autres termes, si nos dirigeants ne veulent pas changer leur fusil d’épaule et modifier leur « feuille de route » pendant qu’il est encore temps, s’ils ne veulent pas faire preuve d’un minimum d’empathie à l’égard des citoyens qui souffrent, s’ils ne veulent pas ouvrir de véritables négociations avec les grévistes, alors on peut effectivement s’attendre au pire. Le capitaine Emmanuel Macron pourrait ne pas être en mesure de terminer son mandat présidentiel, dans la mesure où la France connaît aujourd’hui un « bras de fer » comme elle en a peu connu au cours des deux dernières décennies. Faut-il en outre rappeler au chef de l’État que, dans quelques semaines, on va fêter le mémorable cinquantenaire de « mai 68 » ? En parodiant la formule de feu le Grand Timonier, a-t-il conscience que « l’herbe est extrêmement sèche » en cette saison printanière et qu’une « étincelle peut mettre le feu à toute la plaine » ? Dans ce scénario catastrophe qu’il ne faut pas totalement exclure, la première journée de mobilisation et de grève du jeudi 22 mars 2018 décidée par sept organisations syndicales pour défendre le service public, le statut des fonctionnaires et les cheminots a été considérée comme un « coup de semonce » plutôt réussi adressé au Gouvernement d’Édouard Philippe et à sa « chambre introuvable ». Avec l’entrée des étudiants dans la danse, les autres journées de grèves sont également démonstratives et la contagion est imprévisible.

Si le mécontentement est devenu général, c’est parce que tous les signaux sont désormais au rouge. À l’exception des banquiers, du patronat et la classe des gens riches qui sont ouvertement choyés et bénéficient déjà de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), remplacé dans la loi du 30 décembre 2017 (loi de finances pour 2018) par une taxe qui ne concerne plus que les biens immobiliers (au rendement plus faible), les Français sont désormais, pour la plupart, désemparés et surtout pessimistes pour l’avenir de leurs enfants. Ils le font savoir en brocardant le président et ses ministres (pour la plupart sans expérience et, de surcroît, illustres inconnus) sur les réseaux sociaux, en descendant bruyamment et de plus en plus nombreux dans la rue avec des pancartes explicatives et peu révérencielles, en faisant des grèves à répétition de plus en plus perturbantes mais néanmoins inévitables pour se faire entendre de dirigeants apparemment frappés de psychorigidité et de surdité.

Lente destruction de l’État providence

Obtenus au cours de plusieurs décennies, à la suite de luttes incessantes par les forces de progrès, tous les droits acquis dans le cadre de notre modèle social et républicain – un modèle pourtant vanté à l’étranger, non sans fierté – sont, du jour au lendemain, remis en cause d’une manière autoritaire, expéditive et surtout sans discernement.

En vérité, on assiste au plan général à une lente destruction de l’État providence, la remise en cause des fondements de notre système social né au lendemain de la Libération et l’amoindrissement de la place dévolue aux partenaires sociaux, des partenaires relégués de plus en plus au rang d’exécutants, voire de potiches. Redoutée par les syndicats, la casse du service public est en effet programmée et ses serviteurs – considérés comme une classe de privilégiés avec la fameuse garantie de l’emploi – voués à la vindicte populaire. En prenant appui sur un technocratisme autoritaire qui est aux antipodes de la démocratie, le « pouvoir macronien » veut imposer la suppression de 120 000 postes dans la fonction publique au cours du présent quinquennat, l’instauration de plans de départs volontaires pour des fonctionnaires qui sont aujourd’hui dénigrés, la mobilité des agents de la fonction publique ainsi que le développement des rémunérations dites « au mérite » sur le modèle de ce qui existe déjà dans le secteur privé, mais au mépris de l’égalité républicaine des droits.

De fait, le pouvoir en place entend remplacer de plus en plus souvent et de plus en plus rapidement les fonctionnaires titulaires qui bénéficient d’un statut général, jugé désormais « inapproprié » – parce que trop protecteur – par des robots ou des contractuels : alors bonjour la précarité de l’emploi et les rémunérations au rabais avec les CDI et plus encore avec les CDD ! De surcroît, le pouvoir gèle la valeur du point d’indice qui sert à calculer les rémunérations de ses agents, alors même que le coût de la vie augmente de manière inexorable : il le fait sur les recommandations pressantes d’économistes ultralibéraux et d’énarques parisiens et bruxellois qui ont convaincu – non sans cynisme – le président Macron qu’il faut désormais accoutumer les cinq millions et demi de fonctionnaires et assimilés (soit près de 20 % de la population active) à vivre avec des rémunérations « low-cost » afin qu’ils s’habituent, une fois à la retraite – ces vieux emmerdeurs inutiles et de plus en plus nombreux – à vivre en silence avec de petites pensions [3] !

Menace sur le service public

Maintenant, quand on examine le service public sous un angle catégoriel, un service public qui risque de disparaître au terme d’une longue agonie, un constat négatif est encore plus évident au niveau de l’éducation, de la santé, de la sécurité ou des transports ferroviaires. Autant dire que la tempête sociale se manifeste maintenant tous azimuts. Les personnels soignants, les médecins et les chirurgiens dans les hôpitaux, les gardiens de prison, les avocats, les greffiers, les magistrats et les personnels des services judiciaires dans les palais de justice, les policiers dans les commissariats, les cheminots dans les gares et sur les voies, tous sont au diapason pour dire qu’ils redoutent la poursuite d’une baisse déjà constatée des effectifs, des réformes qui les éloignent des citoyens ainsi que de nouvelles et progressives dégradations de leurs conditions du travail et d’accueil, sans oublier bien sûr l’insuffisance cruelle de leurs revenus. Mais le pouvoir en place affiche contre vents et marées sa « grande détermination à poursuivre les transformations » envisagées et ne veut pas les écouter : au fond, peu lui chaut que le service public passe des « sommets aérés » aux « vallons brumeux » !

« Bataille intergénérationnelle »

Parallèlement, dans les lycées et les universités, la mobilisation des étudiants se renforce depuis quelques semaines contre un Gouvernement qui n’entend laisser aucune place au dialogue. En instituant « un blocus illimité » des campus universitaires ou en occupant les salles de cours et les amphithéâtres, l’objectif des étudiants est de s’opposer à une désorganisation profonde de l’enseignement supérieur ainsi qu’aux nouvelles modalités d’accès à l’Université fixées par la loi du 8 mars 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (« loi Vidal »), des modalités qui sont assimilées à une forme de « sélection au mérite » [4]. Les étudiants sont légitimement inquiets pour leur avenir dès lors que le pouvoir – un pouvoir qui cherche à diviser pour régner – veut les persuader qu’ils gagneront, non pas la lutte des classes prônée par Karl Marx – une lutte qui est désormais bonne à jeter dans la grande poubelle de l’histoire – mais – le président Macron en est convaincu – la lutte intergénérationnelle opposant désormais les jeunes et les vieux, les actifs et les retraités. Mais parlons-en de cette prétendue « bataille intergénérationnelle » alors qu’il faudrait plutôt parler de « solidarité inter-générations » !

Conçue depuis quelques années dans des cabinets parisiens par des technocrates arrogants, coupés de la réalité et aux idées de plus en plus fumeuses, cette bataille intergénérationnelle a déjà été mise en œuvre de manière magistrale par le « pouvoir macronien » et, bien sûr, elle se fait déjà dans un sens bien précis : toujours au détriment des personnes âgées, des faibles et des retraités. Alors même que les classes les plus aisées bénéficient désormais de la suppression de l’ISF (l’impôt de solidarité sur la fortune), remplacée au 1er janvier 2018 par une taxe qui ne concerne plus que la fortune immobilière (IFI), faut-il ici rappeler que, parallèlement, depuis cette date mémorable, des millions de personnes du troisième âge sont indistinctement victimes d’une amputation de leurs pensions de retraite à la suite de l’augmentation de la CSG (la fameuse contribution sociale généralisée) de 1,7 point, alors même qu’il est connu de tous que la plupart des pensions perçues en France par les retraités sont dérisoires, quand elles ne sont pas franchement indécentes [5].

Le symbole de la SNCF

Sous prétexte de remédier à la décrépitude du réseau ferré et de moderniser cette « vieille dame » qu’est la SNCF, de combler ses déficits – au demeurant bien réels – et de l’ouvrir progressivement à la concurrence étrangère (voici une curieuse idée concoctée elle aussi par les cercles responsables de l’Union européenne !), le président Macron et son Gouvernement ont bien l’intention de ranger le service public du transport ferroviaire « aux oubliettes de l’histoire », au besoin sans discussion sérieuse, c’est-à-dire en passant en force par le recours à la loi E-Khomri et aux scélérates ordonnances, déjà utilisées avec succès pour démanteler le Code du travail avec la bénédiction affichée du patronat et notamment du MEDEF, avec pour finalité la suppression d’une kyrielle de lignes de province jugées peu rentables (autant dire adieu au transport ferroviaire de proximité !), l’affaiblissement des organisations syndicales, la remise en cause du statut protecteur de cheminot pour les nouveaux embauchés, la limitation des dommages et intérêts dus en cas de licenciement abusif et, plus encore, la transformation de la SNCF en société anonyme, considérée par la plupart des syndicalistes comme l’antichambre d’une future privatisation de l’entreprise « par pur dogmatisme idéologique » et – sur un plan encore plus global – une préfiguration de ce que sera probablement demain la casse irrémédiable de notre modèle social et républicain.

Pour notre part, nous restons convaincus que le service public traditionnel « à la française » demeure plus que jamais un rempart nécessaire et même irremplaçable face aux conséquences dévastatrices du libéralisme et de la mondialisation. C’est dire qu’il faut résolument se battre pour le sauvegarder car il compte parmi les principaux leviers de nature à lutter efficacement contre les inégalités qui ont aujourd’hui tendance à proliférer et à s’aggraver de manière exponentielle dans la France macronienne.

André Oraison

[1Nicolas CHAPUIS, « Quatre mots-clés du lexique LRM. Le vocabulaire de la Macronie est truffé de mots parfois alambiqués », Le Monde, samedi 24 mars 2018, p. 9.

[2Sarah BELOUEZZANE et Bertrand BISSUEL, « Les partenaires sociaux, faire-valoir des réformes ? Syndicats et patronat ont le sentiment que l’État met au pas le paritarisme, à travers ses projets de loi », Le Monde, mercredi 28 mars 2018, p. 8.

[3Anicet Le PORS, « Les fonctionnaires, voilà l’ennemi » et Pierre RIMBERT, « L’intérêt général à la casse. Refonder plutôt que réformer », Le Monde diplomatique, avril 2018, respectivement p. 1 et p. 10.

[4Annabelle ALLOUCH, « Les étudiants livrés au marché de l’anxiété », Le Monde diplomatique, avril 2018, p. 10-11.

[5Daniel FAIVRE, « Le Président n’aime pas les vieux », Le Quotidien de La Réunion, lundi 26 février 2018, p. 49.