Luttes sociales

Pour son centenaire, l’OIT fait face aux nouveaux défis…

À Jean-Paul Von-Pine

Reynolds Michel / 2 juillet 2019

« Le travail n’est pas une marchandise ! La liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu. La pauvreté où qu’elle existe constitue un danger pour la prospérité de tous. (…) ».
Déclaration de Philadelphie, 10 mai 1944.

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Photo © Crozet / Pouteau

La Conférence internationale du Travail (CIT), réunie à Genève du 10 au 21 juin, à l’occasion du centenaire de l’Organisation internationale du Travail (OIT), s’est achevée par l’adoption d’une Convention ‒ Convention 190 ‒ visant à éradiquer la violence et le harcèlement dans le monde du travail et d’une Déclaration ‒ Déclaration du Centenaire ‒ traçant la voie vers un avenir du travail qui met l’humain au centre des politiques économiques en vue de restaurer la confiance, réduire les inégalités et assurer l’égalité des genres.

Cette 108e session de la Conférence internationale du Travail a été un moment fort de l’histoire de cette organisation tripartite des Nations Unies, créée en 1919, et réunissant gouvernements, employeurs et syndicats, environ 6 300 représentants, de 187 États membres. Il fallait, cent ans après l’adoption de sa première norme internationale limitant la durée quotidienne à huit heures, frapper un grand coup. C’est fait. La Convention 190 est le premier traité international sur la violence au travail et la Déclaration du centenaire pour l’avenir du travail outil majeur pour faire face aux nouveaux défis d’un monde du travail en évolution (changement climatique, nouvelles technologies ‒ intelligence artificielle, automatisation et robotique…).

Un traité international sur le harcèlement et la violence au travail

La convention 190 sur la violence et le harcèlement contre les femmes et les hommes dans le monde du travail, ainsi que la recommandation qui l’accompagne, ont été adoptés à la quasi-unanimité après deux semaines intenses de discussions aux derniers jours des travaux de la Conférence du centenaire. C’est le résultat d’un long processus de réflexion et de négociation mené depuis deux ans par la Conférence internationale du Travail. Comme, selon des statistiques, 818 millions des femmes (35 %) dans le monde ‒ plus exposées à ce type de risques que des hommes ‒, ont subi des violences sexuelles ou physiques sur leur lieu de travail ou dans leur environnement et qu’à l’heure actuelle seulement 130 pays dans le monde proscrivent par la loi le harcèlement sexuel au travail, on peut à juste titre considérer l’adoption de ce premier traité international comme la vraie victoire de ce centenaire de l’OIT.

Cette convention [1] « va apporter de l’espoir à des millions de travailleurs » a relevé Marie Clarke Walker, représentant les travailleurs au sein de la commission ayant élaboré le texte. « En ne laissant personne derrière elle, la convention adopte une approche inclusive qui étend la protection à tous les travailleurs, quel que soit leur statut contractuel, a-t-elle déclaré, lors de la séance du vendredi 21 juin 2019 (Ouest France-AFP, 21/06/2019). Il revient aux Etats membres de concrétiser cet espoir en ratifiant la Convention.

Une Déclaration majeure et ambitieuse

À l’heure où le monde est confronté à la transformation numérique et écologique, et où déjà la moitié de la population active travaille dans le secteur informel, c’est-à-dire sans contrat de travail ‒ 73 % de la population mondiale ne dispose pas d’une protection sociale adaptée ‒ cette Déclaration sur l’avenir du travail est, à la fois, un appel à la mobilisation et une feuille de route pour l’OIT elle-même. Un appel à la mobilisation des États-nations en vue de donner une chance égale à toutes et à tous de tirer parti des importantes transformations en cours dans le monde du travail. Et ce, en renforçant les institutions du travail (établir une garantie universelle pour les travailleurs, assurer la représentation collective des travailleurs et des employeurs dans le cadre du dialogue social en tant que bien public…) pour redynamiser le contrat social.

Une feuille de route, « une boussole pour nous guider vers l’avenir de cette organisation, parce que l’avenir, c’est l’avenir de notre organisation », a déclaré le Directeur général de l’OIT, Guy Ryder. Pour le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, cette Déclaration du centenaire est bien plus qu’une déclaration d’intentions, « elle propose un changement de paradigme dans notre façon de voir le développement ».

C’est en définitive un programme d’action centré sur l’humain que propose la Déclaration du centenaire pour l’avenir du Travail ; une approche centrée sur l’humain qui place les droits des travailleurs ainsi que les besoins, les aspirations et les droits de toutes les personnes au cœur des politiques économiques, sociales et environnementales. Pour ce faire, il est demandé, entre autres, d’investir dans le potentiel humain (droit universel à l’apprentissage tout au long de la vie) et dans des institutions politiques et stratégiques qui accompagneront les individus durant les phases de la transition du monde du travail. En outre, de concrétiser l’égalité de genre en matière de chances et de traitement dans les milieux de travail, tout en assurant une protection sociale universelle de la naissance à la vieillesse. Avec cette déclaration, « nous avançons dans la construction d’un avenir durable pour toutes et tous. Oui, cette déclaration est ambitieuse », a souligné M. Guterres.

L’adoption en Assemblée plénière de l’OIT de ces deux outils majeurs ‒ la Convention 190 et la Déclaration du centenaire ‒ lors de la session de clôture du vendredi 21 juin 2019, est unanimement saluée comme une avancée historique pour le monde du travail et une victoire du dialogue social. Car les négociations se sont révélées particulièrement ardues. L’OIT consolide ainsi un héritage de réalisations guidé par une vision de la justice sociale fondée sur le dialogue social et la coopération internationale. Elle donne sens à sa mission, à savoir promouvoir la justice sociale et mettre en œuvre les principes et les droits fondamentaux au monde du travail.

Reynolds Michel

Sources :
Déclaration du centenaire, 21/06/2019, http://www.ilo.org
Travailler pour bâtir un avenir meilleur, 2018, http://www.ilo.org
FISCHER Santiago, Pour son centenaire, l’OIT frappe un grand coup…, site Solidarité mondiale, 18/0/62019
AFP, L’ONU adopte un traité international sur la violence et le harcèlement au travail, 21/06/2019

[1Toute Convention de l’OIT a obligation d’être ratifiée par les 187 États membres, qui doivent ensuite la traduire en loi et réglementation