Luttes sociales

Quand l’ultra-richesse prospère au détriment des plus pauvres et des femmes

Un rapport d’Oxfam décrit les conséquences du capitalisme du 21e siècle

Témoignages.re / 22 janvier 2020

A la veille de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, véritable symbole d’un système économique accaparé par une minorité ultra-privilégiée, Oxfam a fait paraître son rapport annuel sur les inégalités mondiales, « Celles qui comptent ». A travers son constat chiffré des écarts abyssaux de richesses, Oxfam dénonce un système économique injuste et sexiste, profitant en très grande partie à une infime minorité de riches hommes blancs, au détriment d’une très grande partie de la population, et en premier lieu des plus pauvres, des femmes et des filles.

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Plus de 40% des Réunionnais dans la pauvreté. Les riches peuvent payer leur dette envers la société en contribuant massivement à la réduction des inégalités.

Les chiffres de l’indécence : des inégalités mondiales hors de contrôle

Dans son nouveau rapport, Oxfam s’est attachée à calculer les inégalités mondiales pour mieux les dénoncer. Et les chiffres donnent le vertige, mettant en lumière un fossé abyssal entre une minorité d’ultra-riches et le reste de l’humanité. Les femmes et les filles sont les premières à payer le prix de ce système économique injuste et défaillant. Dans ce constat, la France est loin d’être épargnée et s’engage elle-aussi sur la voie des inégalités croissantes.

Des écarts de richesses qui donnent le vertige

Les chiffres que fait paraître Oxfam dans son rapport “Celles qui comptent” illustrent à eux-seul l’ampleur des inégalités mondiales :
• La richesse des 1% les plus riches de la planète correspond à plus de fois la richesse de 90 % de la population mondiale, soit 6,9 milliards de personnes.
• Les milliardaires du monde entier, qui sont aujourd’hui au nombre de 2 153, possèdent plus de richesses que 4,6 milliards de personnes, soit 60% de la population mondiale.
• Les deux tiers des milliardaires tirent leur richesse d’un héritage, d’une situation de monopole ou de népotisme.
Dans le même temps, près de la moitié de la population mondiale, soit près de 3,8 milliards de personnes, vit toujours avec moins de 5 dollars par jour. Le rythme de réduction de la pauvreté s’est ralenti de moitié depuis 2013.
L’accaparement des richesses mondiales par une minorité se fait au détriment des plus vulnérables, bien plus nombreuses et nombreux, qui se voient piégé-e-s dans la plus grande pauvreté.
Les femmes et les filles, grandes perdantes d’une économie injuste et sexiste
Dans son rapport, Oxfam met particulièrement en lumière les conséquences de ce système économique sur les femmes et les filles :
• Dans le monde, les hommes détiennent 50 % de richesses en plus que les femmes.
• Les femmes représentent les deux tiers des travailleurs dans le secteur du soin.
• Les femmes assurent plus des trois quarts du travail domestique non-rémunéré. Ménage, cuisine, gestion du budget, soin des proches, collecte de bois et d’eau dans les pays du « Sud », la valeur monétaire de ce travail représente au moins 10 800 milliards de dollars chaque année, en prenant en compte celui réalisé par les femmes de 15 ans et plus. C’est trois fois la valeur du secteur du numérique à l’échelle mondiale !
• Dans le monde, 42 % des femmes ne peuvent pas avoir un travail rémunéré en raison de la charge trop importante du travail domestique et de soin qu’elles doivent porter chez elles.

La France n’est pas épargnée : lorsque les inégalités prennent le pas sur le modèle social français

Le système social français, basé sur le principe de redistribution, avait jusque-là permis de lutter contre les inégalités et la pauvreté. Mais il est danger à cause de choix politiques qui réduisent la participation des plus riches à l’effort de solidarité par l’impôt et fragilisent le financement des services publics. La situation s’est aggravée depuis la réforme fiscale de 2017 qui privilégie clairement les intérêts des très riches au détriment des plus précaires. Résultat : depuis 2018, les inégalités sont reparties à la hausse, et la pauvreté aussi.
• En France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres, ils étaient 8 l’année dernière.
• Les 10 % les plus riches possèdent 50 % des richesses du pays.
• La France compte 41 milliardaires en 2019. C’est 4 fois plus qu’après la crise financière de 2008 ! Sur ces 41 personnes, plus de la moitié ont hérité de leur fortune, et seules 5 sont des femmes.
• Les milliardaires français sont ceux qui ont vu leur richesse le plus augmenter l’année dernière, devant les américains ou les chinois.
• Le PDG du groupe Sanofi, grand groupe pharmaceutique français, gagnait en 2018 plus de 343 fois le salaire moyen d’un-e aide-soignant-e.
• Depuis 2018, la France compte 400 000 pauvres supplémentaires.
• Parmi les mères de famille monoparentale qui travaille, plus d’une sur quatre est pauvre.
Un exemple illustre parfaitement l’écart titanesque entre les plus fortunés et le reste de la population française. Imaginez : vous vivez depuis la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789 (oui, nous vous dotons d’une très longue vie !). Depuis cette date, vous avez pu économiser 8 000 euros par jour (imaginez !). Aujourd’hui, plus de 84 200 jours plus tard, votre fortune s’élève à plus de 673 millions d’euros. Et bien, malgré tout cela, cette fortune n’équivaudrait qu’à 1 % de celle de Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France. Sa richesse estimée ? 67 milliards d’euros ! Et ce n’est pas près de s’arrêter. En 2019, Bernard Arnault a été l’homme d’affaire qui a engrangé le plus de richesse dans le monde.
Comment en est-on arrivé là ? Le choix d’une économie injuste et sexiste, qui profite à une minorité ultra-riche.
Cette crise des inégalités traduit la complicité des États et leur manque de volonté politique pour la combattre. Notre modèle économique défaillant a mis un pouvoir et une richesse considérable entre les mains d’une élite fortunée, notamment en exploitant le travail des plus pauvres, en première ligne desquels les femmes et les filles, et en violant leurs droits de façon systématique.
A travers le monde, cette crise des inégalités constituent le terreau de crises sociales, que l’on voit partout prendre le visage de grands mouvements citoyens. En France, avec les gilets jaunes, et aujourd’hui avec le plus long mouvement de grève sous la Ve République. Mais aussi au Liban, au Chili, en Equateur, en Algérie… partout, les citoyennes et les citoyens crient leur refus de l’injustice et de l’indécence.
Des choix politiques qui favorisent une minorité au détriment des services publics essentiels
Ces inégalités ne sont en rien une fatalité, mais bien le résultat de choix politiques. Elles sont la conséquence de politiques sociales et fiscales qui réduisent la participation des plus riches, entreprises et particuliers, à l’effort de solidarité par l’impôt et qui fragilisent ainsi le financement de services publics essentiels.

Une économie sexiste

Derrière les inégalités économiques et de genre, Oxfam met en lumière la charge, lourde et inégale, du travail domestique et de soin assuré par les femmes et les filles. C’est un frein énorme à leur autonomie et cela a pour conséquence d’enfermer dans la pauvreté des millions de femmes qui n’ont plus de temps disponible pour avoir une activité rémunérée, se former, participer à la vie politique ou associative pour avoir voix au chapitre sur la façon dont nos sociétés fonctionnent.
Des discriminations sont également toujours à l’œuvre dans le milieu professionnel, avec une surreprésentation des femmes dans les secteurs les plus précaires, et les moins rémunérés, tels que l’éducation, la santé, le travail social, le nettoyage… Des métiers pourtant essentiels pour nos sociétés. Dans le monde, les deux tiers des postes dans le secteur du soin sont occupés par des femmes.
Ces inégalités femmes-hommes, nous les retrouvons aussi en France : les femmes occupent 78 % des emplois à temps partiel et 70 % des CDD et des intérims. Les femmes occupent 95 % des emplois d’assistant-e-s maternelles, d’employé-e-s de maisons, d’aides à domicile, d’aides-ménagères et de secrétaires.
Lorsque des politiques d’austérité viennent affaiblir les services publics, les femmes sont les premières à en payer le prix.
Les inégalités femmes-hommes se répercutent tout au long de la vie. Ainsi, au moment de la retraite, l’écart de pensions en France entre les hommes et les femmes, tous régimes confondus, est de 42 %, 26% en comptant les pensions de réversion ! Et, en raison de carrière hachées du fait des charges familiales qui reposent sur elles, les femmes sont contraintes de partir plus tard à la retraite que les hommes. Et là encore, les choix politiques ne vont pas dans le bon sens. La réforme des retraites défendue par le gouvernement risque d’accroître cette injustice, avec la nécessité d’avoir une carrière continue pour toucher le fameux minimum retraite à 85 %.

Il est possible de lutter contre ces inégalités, en défendant une économie plus humaine au service de toutes et tous

Oxfam dénonce les inégalités mondiales car nous sommes convaincus qu’elles ne sont pas une fatalité. Elles peuvent donc être combattues, en faisant les choix qui s’imposent, de manière urgente au regard du constat actuel.
En France, Oxfam demande à Emmanuel Macron de réorienter de toute urgence sa politique en faveur d’une réduction des inégalités, en prenant des mesures qui enrayent la précarité des femmes et en demandant aux ultra riches et aux entreprises de contribuer davantage à l’effort de solidarité :

S’attaquer aux inégalités femmes-hommes dans le monde du travail. Notamment :
• En améliorant les conditions de travail et en valorisant les rémunérations dans les métiers à prédominance féminine notamment dans les métiers du soin.
• En sanctionnant les entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle.
• En augmentant significativement la durée du congé paternité.
• En renforçant la transparence sur les écarts de salaires (par quartiles, par pays, par genre).

S’assurer que le système de retraites corrige les inégalités. Notamment :
• En supprimant les systèmes de décote pour les carrières incomplètes et en revenant à un calcul de la pension basé sur les meilleures années pour prendre en compte la réalité de l’emploi des femmes, notamment les carrières hachées.
• En renforçant la cotisation de solidarité prélevée sur les hauts revenus afin de tenir compte de leur espérance de vie plus longue.
Rétablir une fiscalité plus équitable sur les contribuables les plus aisés. Notamment :
• En rétablissant un Impôt sur les grandes fortunes en tenant compte des failles du précédent dispositif et en supprimant le Prélèvement forfaitaire unique (PFU).
• En supprimant les niches fiscales qui bénéficient disproportionnément aux grandes entreprises ;
• En luttant efficacement contre l’évasion fiscale.