Luttes sociales

Urgence de placer l’emploi au centre d’une nouvelle politique

Une baisse des aides sociales ne diminuera pas le chômage

Manuel Marchal / 18 juin 2018

La semaine dernière, le chef de l’État a tenu un discours ciblant sur le montant élevé selon lui des aides sociales. C’est une illustration d’une orientation qui veut faire croire que ce n’est pas le système qui est responsable du chômage du travailleur. En effet, ce n’est pas en diminuant le financement de l’action sociale que des emplois seront créés, surtout à La Réunion.

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Dans notre île, le chômage de masse existe depuis longtemps. En 1975, les statistiques régulière de Pôle emploi n’existaient pas et c’est le Conseil général qui avait publié une étude sur l’état du chômage à La Réunion. Elle révélait que 25 % des travailleurs étaient dans une situation qui relevait du chômage. Au même moment, la France sortait du plein emploi, mais était encore loin de compter un million de chômeurs contre plus de trois millions aujourd’hui.

Ces 25 % de chômeurs montraient déjà que le système était en crise à La Réunion. Depuis plus de 40 ans, ce pourcentage n’a pas diminué. Ce qui a changé, c’est la protection des travailleurs. Grâce aux batailles ménées par les syndicats et le PCR, la question de l’égalité sociale a été placée au centre du débat. Pour appuyer la revendication, les deux députés du PCR, Paul Vergès et Elie Hoarau, avaient démissionné pour protester contre le vote d’une loi qui prévoyait de traiter les Réunionnais en inférieurs dans le domaine des prestations sociales. Ces luttes ont abouti par l’application dans notre île du même filet de sécurité qu’en France. Mais à 10.000 kilomètres de Paris, le coût de la vie est plus cher, ce qui veut dire un pouvoir d’achat inférieur pour tous les travailleurs qui sont obligés de survivre avec les aides sociales.

Mince filet remis en cause

C’est ce mince filet qui est remis en cause par le gouvernement, avec un discours du président de la République qui considère en substance que la somme consacrée à ces aides est trop importante. Or, en quoi durcir les conditions d’accès à l’aide sociale contribuerait-il à faire reculer le chômage de masse, raison pour laquelle des travailleurs sont contraints de solliciter ces aides ?

Jeudi prochain à Saint-Gilles, 9 institutions et acteurs économiques organisent une rencontre entre 230 demandeurs d’emploi et des entreprises qui ont 150 postes à pourvoir à La Réunion. L’analyse des organisateurs indique que l’économie réunionnaise est très dynamique, car elle a été capable de 23.000 embauches en 2017. Mais cela ne suffit pas à faire face aux besoins en emploi. C’est la caractéristique principale d’un système qui n’a pas besoin du travail d’une grande partie de la population pour fonctionner et donc réaliser des profits. Heureusement que les aides sociales sont là pour empêcher les abandonnés de ce système de plonger dans la grande misère. Et le montant de ces aides mérite d’être réévalué en fonction du coût de la vie plus élevé à La Réunion qu’en France. En effet, cette différence de prix est reconnue par l’État, car il verse à ses agents titulaires une prime pour y faire face. Mais le même Etat fait preuve de discrimination en privant de cette prime les personnes les plus pauvres.

Mettre l’économie au service de l’emploi

A La Réunion, l’emploi obéit à un marché. La manifestation de jeudi s’inscrit pleinement dans cette vision. Son but est de mettre en adéquation des postes à pourvoir avec le profil de demandeurs d’emploi. Mais dans une situation aussi grave que celle de La Réunion, peut-on encore se permettre de laisser le travail se régler par un simple recours au marché ? En effet, la véritable adéquation n’est-elle pas de mettre en accord les besoins en emploi et l’orientation de l’économie ? Comme tous les autres pays du monde, notre île est arrivée à une époque charnière de son histoire. Elle connaît deux phénomènes contre lesquels aucun pouvoir politique n’a de prise : la démographie et le changement climatique.

Le premier fait que la structure de notre population change. La proportion de personnes âgées augmente, alors que le rythme des naissances est bien supérieur à 10.000 par an. Les services pour la vieillesse et la petite enfance sont alors un gisement d’emplois à exploiter. Quant au changement climatique, il impose de grands chantiers pour protéger la population et construire des villes nouvelles loin du littoral, et il oblige à aller vers l’autonomie énergétique. Là aussi, ce sont de nombreux emplois en perspective. Mais ceci n’est pas la priorité du gouvernement. Il continue à aligner les mesures visant à exempter le plus possible la classe privilégiée du système de son devoir de solidarité.
Cette dépendance aux orientations de Paris continuera tant que les décisions qui concernent les Réunionnais se prendront à 10.000 kilomètres d’ici, et elle continuera de produire les mêmes effets.

Si la situation sociale de la France était celle de La Réunion, cela voudrait dire plus de 10 millions de chômeurs et plus de 30 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. Il est alors clair qu’une autre politique serait menée, et qu’il ne serait pas question de créer une diversion sur le montant des aides sociales. Si Paris ne veut pas mener cette politique spécifique à La Réunion, alors il appartient aux Réunionnais de prendre leurs responsabilités pour sortir de cette impasse.

M.M.