Di sak na pou di

Allons nous restaurer, on réfléchira ensuite !

Courrier des lecteurs de Témoignages / 26 avril 2018

Un aperçu qui annonce une révolution en biologie de l’émergence selon Faustino Cordon

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C’est l’épistémologue Patrick Tort, grand connaisseur de l’œuvre de Darwin, qui présenta en 1997, lors d’un colloque intitulé « Pour Darwin », à Romainville dans la banlieue de Toulouse, les travaux de Faustino Cordon dont il va être question.

Ingénieur espagnol biochimiste de formation, Faustino Cordon (1909-1999) effectue ses recherches en dehors de la nomenklatura publique espagnole qui elle saura composer avec le régime de Franco. Cordon avait été reconnu comme militant communiste, un handicap pour qui veut prétendre aux avantages de la recherche publique institutionnelle. Condamné à mort pour rébellion, il quitte la scène publique grâce à sa mère qui soudoie des gardes pour le libérer et le faire disparaître du fichier des condamnés. Dans les années 70 il « réapparaît », travaillant pour une société de produits pharmaceutiques. Il devient le grand théoricien de la notion d’émergence dans le champ biologique et l’évolution du métabolisme cellulaire. Ses travaux sont de nos jours développés par Chomin Cunchillos (2014) et sa fille Térésa Cordon.

Dans les années 1960, d’une manière inattendue Faustino Cordon, alors qu’il menait un travail expérimental à propos de la recherche d’un anti-acide pour le traitement de l’hypersécrétion gastrique chez l’humain, tente de comprendre la production physiologique de l’estomac. Il en étudie la structure cytologique. Il note que la muqueuse et du fundus de l’estomac sont remplis de profondes et étroites invaginations de l’épithélium qui accueillent une multitude de glandes fundiques (une centaine par mm²). Dans chacune coexistent deux cellules sécrétrices, la cellule digestive ou principale (productrice de protéases-enzymes qui dégradent les protéines alimentaires, en particulier de pepsinogène), et la cellule oxyntique (productrice d’acide chlorhydrique, qui fait que la pepsine s’active et hydrolyse les protéines qui doivent être digérées). L’étude de la glande fundique impose à Cordon la conviction que ces deux cellules sécrétrices, qui cohabitent donc dans la même glande, ont une origine phylogénétique très éloignée. La cellule digestive, déjà présente dans des associations de cellules, est si ancienne qu’elle dut nécessairement précéder l’apparition du premier animal ; tandis que la cellule oxyntique est un résultat tardif de l’évolution animale qui exige un ajustement nerveux parfait, une structure anatomique complexe à son service (celle qui caractérise précisément la glande fundique), et une diversification fonctionnelle au sein de l’appareil digestif.

L’étude de la fonction gastrique est donc ce qui suggéra peu à peu à cet auteur de quel ordre devait être les problèmes à résoudre pour expliquer comment d’une association ancestrale de cellules a pu surgir le premier animal. Faustino Cordon en arrive à établir un lien possible entre l’association de phagocytes analogue à l’actuelle larve de planula jusqu’à l’émergence du premier animal. Voyons maintenant ce qui l’amena à cette hypothèse.

Il faut noter qu’il n’existe plus d’archives fossiles. Dès lors ces arguments reposent sur des données liées à la comparaison du développement ontogénétique commun aux animaux les plus simples, les invertébrés marins. Son attention se porte sur tous les animaux qui possèdent une forme voisine de la larve planula, ancêtre supposé commun aux cnidaires (petite méduse) et aux cténophores ou cténaires dont les phylums sont très voisins. Son hypothèse de départ est la suivante : l’origine du premier animal proviendrait d’une association de cellules cythophages (qu’on retrouve dans l’estomac humain) telle les étapes de transformation de la larve planula en cnidaire. Cette hypothèse devrait être testée par confrontations systématiques avec les faits ordonnés de la phylogenèse et de l’ontogenèse de grands types d’animaux.

1) La première phase est en quelque sorte l’association des cellules à l’aliment en vue de le phagocyter et de le digérer.
2) Dans cette adaptation l’apparition des vacuoles digestives est l’un des signes de cette adaptation, de l’ordre des ajustements structurels : apparition d’un nombre plus important de cellules digestives, d’une “invagination” évitant la perte de l’aliment, transformation de l’ancienne association de cellules digestives en une gastrula pré-animale, adaptation de cellules locomotrices ciliées, pour en constituer des cellules musculaires. « Dans cette association sessile et en forme de sac contractile, devront se regrouper : 1) les cellules sensorielles, dans les premières ébauches péri-orales des sens (gustatif et tactile) ; 2) les cellules motrices, dans la première ébauche d’appareil musculaire péristaltique ; 3) les cellules protoneuronales, qui mettront en relation les cellules sensorielles et les cellules motrices dans une première ébauche pré-animale du système nerveux », Teresa Cordon, p. 488, « L’origine de l’animal : première hypothèse de travail », p. 477-496, in « Pour Darwin » sous la dir de Patrick Tort, (1997).

Faisons une parenthèse pour évoquer la notion d’auto-organisation essentielle à la biologie de l’émergence. Nous convenons qu’elle peut se définir comme « comportement auto-organisé engendré par la diversité de la cohérence interne d’un système opérationnellement clos ». En abordant l’émergence d’un organisme relativement simple, pré-animal, en organisme animal plus complexe, on se rend compte plus clairement, plus explicitement semble-t-il, de ce “jeu” complexe du vivant, en quelque sorte incoercible, de l’évolution par auto-organisation. Nous avons également convenu que la description d’un comportement a valeur heuristique et permet d’indiquer un phénomène. Faustino Cordon tente de franchir une étape dans l’élucidation des mécanismes à l’origine de l’auto-organisation de ce premier animal, se questionnant sur la façon dont peut émerger un neurone, puis un autre, puis un autre, etc. On peut imaginer une coopération fonctionnelle entre neurones déjà existants mais il fallait un neurone au départ ! C’est un montage en partie imaginaire, certes, mais non sans arguments plausibles, ô combien guidant, semble-t-il, pour la pensée !
Bien panser pour bien penser !

A l’adresse des militants d’« Oasis Réunion » nous leur disons que contrairement à ce que prétend Michael D. Gershon, chercheur à l’Université de Columbia aux Etats-Unis qui présente l’intestin « comme un véritable second cerveau », il serait plus juste de dire que l’estomac a été à l’origine du cerveau, qu’il en est le précurseur, même si c’est moins vendeur éditorialement parlant ! C’est aussi retirer le cerveau de son piédestal. C’est ainsi qu’Alain Prochiantz dira « qu’il pense aussi avec son pied ».
À la naissance du vivant (passage des êtres unicellulaires aux êtres pluricellulaires), comme aujourd’hui, se nourrir est indispensable pour survivre, c’est donc bien l’impérative priorité du vivant, avant même la reproduction et bien avant la réflexion. Autrement dit, si nous existons, ce n’est pas grâce à une quelconque réflexion que permettrait notre cerveau mais grâce à une pulsion de vie ancestrale, totalement indépendante de toute réflexion. Voilà pour l’origine consubstantielle des choses. Il est probablement bon de rappeler ce processus fondamental de tout comportement, que, comme les animaux, nous sommes avant tout des êtres vivants, soumis aux mêmes lois ; que la fonction cognitive dont nous sommes si fiers n’est en définitive qu’une faculté supplémentaire qui nous aurait été offerte de surcroît par la nature et l’évolution. Et surtout, il paraît aujourd’hui, plus que jamais, essentiel de remettre l’intelligence humaine et son organe, le cerveau, à leur juste place dans l’émergence du vivant. N’est-il pas paradoxal de constater que ce qui semble être un excès de réflexion et d’intelligence se retourne aujourd’hui contre le vivant ? Dans la nature et dans la vie, on le sait, tout excès est nuisible. Ne soyons donc pas trop fiers de cette intelligence humaine dont on devrait se méfier beaucoup plus. Laborit disait qu’elle est trop souvent utilisée pour dominer l’autre.

En se détachant de son rocher où elle était agrippée la planula des océans, poussée par une pulsion de faim, à la recherche d’un environnement plus riche en plancton, d’une petite bouche associée à plusieurs cellules elle se transforme en méduse en générant un contexte nouveau « de foyers d’actions et d’expérience ». Les conditions pour une biologie de l’action, de l’expérience, de la transformation et donc de l’émergence sont requises. Dans plusieurs autres courriers nous transposerons les travaux révolutionnaires de Cordon pour présenter un scénario qui se voudra explicatif de l’émergence des cellules cancéreuses mais aussi, plus favorablement, au développement de l’enfant qui peut aussi entraîner son développement, voir déjà : https://www.temoignages.re/chroniques/di-sak-na-pou-di/l-enfant-qui-s-auto-applaudit,91793

Bernard Astruc, Francois Maugis et Frédéric Paulus



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  • Il faut le répéter encore et encore : quand on touche à la vie et surtout à l’homme (donc son cerveau "surdimentionné"), on voit poindre toute la subjectivité de ces auteurs qui sont des savants, à n’en pas douter dans leur branche, mais qui veulent à tout prix que la théorie qu’ils échafaudent, recouvre la réalité et s’y substitue. Autant la première partie de l’article repose sur des faits tirés d’expérimentations reproductibles à l’envi et partant réfutables (K. Popper) ; autant la deuxième partie de l’article (notamment le passage : "il serait plus juste de dire que l’estomac a été à l’origine du cerveau, qu’il en est le précurseur..." ressortit de la pure interprétation métaphysique, à tout le moins abusive, de la part des auteurs. Que notre ancêtre fut un estomac sur pattes et que, par hasard, dans le grand combat pour la vie - sorte de combiné entre une compétitivité impitoyable intra et interspécifique mais aussi de symbioses par nécessité-, celle-ci donne naissance à une profusion de formes vivantes plus ou moins adaptées dont nous sommes nous-mêmes issus, n’implique en rien que la conscience réfléchie, laquelle précisément n’est qu’un des aboutissements de la grande loterie de l’évolution, ne soit qu’une simple "fonction supplémentaire" dont l’excès d’usage nous mènerait à notre perte. c’est aller vite en besogne et s’épargner un large pan de la critique en contexte de l’usage limité de notre cortex à sustenter notre estomac et nos désirs sans fin téléguidés par la matérialité marchande d’un monde de mercantis... Heureusement que nous avons cette réflexivité qui nous est propre et qui seule, à l’heure actuelle, peut nous sortir de cet impasse civilisationnel...

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