Di sak na pou di

Dans un contexte de joie de vivre, le développement de l’enfant entraîne son développement

La biologie de l’émergence selon Faustino Cordon bouscule les théories éducatives

Frédéric Paulus / 28 avril 2018

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Dès 1986, nous avions l’intuition que le développement de l’enfant éduqué dans la joie pouvait auto-entrainer son développement par le simple plaisir d’agir, d’assouvir sa curiosité innée et sa soif de découvertes. Ce fut pour nous une évidence, pourtant qualifiée « d’idéaliste » par certains sceptiques. Deux connaissances, aujourd’hui disponibles, nous manquaient pour extraire notre théorie intuitive du registre de l’hypothèse en la faisant changer de statut comme information, plausible, fiable, voire ayant un caractère de scientificité.
1) La première se déduit des travaux de Faustino Cordon. Nous avons présent à l’esprit l’émergence de la Planula des océans qui se libère de son rocher où elle était agrippée. Rien n’indiquait qu’en changeant d’environnement elle évoluerait en un autre animal de type Méduse. On peut avoir présent à l’esprit son schéma d’évolution décrit par Téréza Cordon en se reportant à : https://www.temoignages.re/chroniques/di-sak-na-pou-di/allons-nous-restaurer-on-reflechira-ensuite,92940. Que de chemin parcouru dans la complexification pour devenir Méduse ! Pour ne considérer que les neurones déjà présents chez ce mollusque, après un saut de plusieurs milliards d’années, ils le sont chez l’humain avec une maturation parallèle à l’éducation et la socialisation. Réfléchissons maintenant à l’influence de l’environnement sur l’ontogénèse notamment neuronale. Si celle-ci se réalise dans un accueil favorable à l’expression des potentialités de l’enfant, si de surcroît il ressent qu’il est désiré, nous osions imaginer que cette éducation aurait une influence sur l’expression de ses potentialités actives et plus généralement sur son génome. Faustino Cordon, en réduisant la complexité biologique à l’émergence d’un animal constitué de quelques cellules - telle la planula qui se transforme afin de s’adapter à son nouvel environnement lorsqu’elle se détache de son rocher pour s’alimenter - saura exprimer cette capacité à agir. En transposant ce savoir nous pourrions penser qu’un enfant réalisant que son environnement lui est favorable s’exprimera de façon expansive en ayant joie et plaisir à agir sur et dans l’environnement désirant par la suite s’émanciper de sa sphère familiale.
Il nous manque dans l’exposé de ce premier point un élément important, celui d’une conscience. Nous avons déjà soulevé la question : « L’embryon a-t-il conscience de vivre dans un environnement favorable à sa gestation ? » [1] Il nous fallait nous entendre quant à la définition du terme conscience. C’est celle présentée par Patrick Tort qui retiendra notre attention. « On conviendra, dit-il, de nommer conscience le fait, pour un être vivant, d’appréhender d’une manière unitaire un différentiel sensible dans le rapport de sa propre unité biologique à son environnement – cette appréhension unitaire étant elle-même suivie d’un réglage comportemental également unitaire, et ajusté à l’information obtenue. », in Patrick Tort, « pour qui la conscience paraît être une qualité inhérente à la matière elle-même », p. 153, Qu’est-ce que le matérialisme ?, (2016).
Il nous fallait imaginer qu’une cellule, un organe et ensuite un organisme pouvaient ressentir qualitativement leur environnement et avoir conscience que celui-ci favorisait leur existence. C’est Faustino Cordon qui suggéra avec d’innombrables arguments physico-chimiques que quel que soit le niveau de complexité du vivant, l’environnement est perçu et ressenti à travers le prisme « d’unité d’action et d’expérience » soulignant l’aspect qualitatif de l’environnement. Nous rappelons que notre ouvrage publié en 1986, « L’éducation fondée sur les sensations », qui étayait cette thèse, aura été accueilli à l’université de La Réunion avec dédain… (et sur plusieurs années !) cela peut illustrer « le poids de l’institution » qui normalise dans une conformité de pensée certains esprits.
2) Mais ne nous égarons pas de notre ligne de conduite d’autant plus qu’une convergence de travaux en génétique et épigénétique tend à nous faire entrevoir que l’expression génétique est fondamentalement aléatoire et son aspect stochastique un paramètre biologique dont il faudrait de nos jours tenir compte. Selon Thomas Heams maître de conférences à AgroParisTech : « Les cellules ont ainsi des comportements différents, désordonnés, et parmi elles, certaines auront un comportement plus adapté que les autres à une situation, de sorte que ce comportement sera stabilisé. Le génome n’est donc plus ici ni « programme » ni « données », mais plutôt une boite à outils dans laquelle les cellules vont piocher avec une probabilité différentielle qui leur permettra ou non d’avoir un métabolisme adapté », [2].
Il n’est pas excessif de penser que l’environnement éducatif remplirait ce que Conrad Waddington (1905-1975) désignait comme une fonction de canalisation épigénétique des cellules dans le développement de l’enfant dès l’embryogénèse. Il nous demandait d’imaginer un certain nombre de billes roulant du sommet d’une colline, rencontrant des obstacles et suivant « les ravines » (dirions-nous à La Réunion), ainsi canalisées, elles se stabilisent aux points les plus bas. Ces points représentent les destins cellulaires éventuels, c’est-à-dire les types de tissus. En plus du terme « épigénétique », Waddington a inventé le terme « chréode » ou « zone de développement canalisé », pour représenter ce processus de développement cellulaire. Nous imaginons, dans notre hypothèse, que des molécules de bien être se rencontrent baignant ce développement. Waddington a également montré comment la mutation pouvait affecter le paysage lorsque les obstacles évoqués plus haut étaient préjudiciables au développement et a utilisé cette métaphore dans ses discussions sur l’évolution. Il a souligné que l’évolution se produisait principalement à travers des mutations qui affectaient l’anatomie développementale.
Avec ces travaux, l’hypothèse du nanisme psycho-social d’enfants carencés affectivement qu’aura soutenue la pédiatre Ginette Raimbault (1924-2014) dans les années 80 qui suscita le scepticisme de certains, serait de nos jours admise. Dans cette vision, la génétique ne serait qu’un partenaire du développement de l’enfant. L’éducation canaliserait le développement de l’enfant en co-éducation avec les parents, compte-tenu du développement intrinsèque de l’enfant tel qu’il se sent se développer en pleine conscience. Nous imaginons cet enfant dans un environnement qui le rendra heureux de vivre.

Fréderic Paulus, Directeur scientifique du CEVOI

[2Thomas Heams, « Existe-t-il un programme génétique ?, p. 143, in La vie et Alors ? sous la dir de Jean-Jacques Kupiec (2013).