Le courage de faire surgir la vérité ?

26 juin 2008

L’affaire Théo Hilarion est un drame. Pour Théo, ce drame dure depuis le 7 mars 1994 et ne s’éteindra qu’avec sa propre vie. Pour l’ensemble des acteurs, pour notre société, il s’agit d’un drame hypothéquant lourdement des vies depuis 14 ans déjà. 14 longues années de mensonges, de reniement de la parole donnée, de violations des lois de la République par ceux-là mêmes qui sont chargés d’en exiger le respect. 14 années de dégâts moraux considérables puisque ceux qui sont chargés de donner l’exemple se sont coalisés pour occulter un crime alors qu’une autre voie était possible. Une autre voie qui n’aurait pas restitué à Théo son intégrité, mais qui eût pu se révéler exemplaire si le désir sincère de rechercher les causes profondes de ce drame avait prévalu. Ce qui n’est pas le cas.
Au terme de trois jours de procès public, quel est le constat ? On a vu la victime accorder son pardon à ceux dont elle attend qu’ils lui disent enfin la vérité. On a vu, du bas en haut de l’échelle des institutions de la République, chacun esquiver ses responsabilités. On a vu le droit de manifestation être assimilé à un délit, le docker-manifestant devenant un délinquant : « alors, qu’il ne vienne pas se plaindre, car il a concouru à son malheur », a-t-on entendu dans le questionnement de certains.
Lorsque le colonel Guillaume explique que le préfet, le procureur général, le procureur de la République, le juge d’instruction ont été informés de la forfaiture, ni l’État, ni l’institution judiciaire ne veulent entendre. « J’ai la conviction que le responsable est un gradé de l’ELI, aurait dit le procureur Legras, mais compte-tenu du contexte politico-judiciaire, je n’en ferai rien ».
« C’est une affaire difficile, aurait le juge d’instruction, je ne sais pas comment nous allons nous en sortir, l’important est de faire traîner les choses ».
« Vous avez trahi ma confiance, dit le colonel Guillaume, mais je vous donne ma parole que je ne vous dénoncerai pas sauf si je dois parler sous serment ».
« Je vous donne ma parole d’officier, dit le capitaine Gamet, qu’il n’y avait ni fusil à pompe, ni munitions interdites ». Autant de propos solennels, autant de parjures.
Le fond de cette affaire n’a été évoqué qu’à l’occasion du témoignage de Michel Séraphine, représentant les dockers. Sobrement, mais de façon limpide, il a expliqué les raisons pour lesquelles les dockers protestaient ce jour-là. L’État sacrifiant un statut des dockers unanimement salué comme novateur par rapport à la situation métropolitaine et, au moment où il renie publiquement sa parole, il enjoint à ses représentants de prêter le concours des forces de l’ordre à la protection d’une manœuvre de trahison profitant à une entreprise privée. La raison étant d’interdire à une coopérative d’ouvriers dockers de mettre en évidence les rouages secrets de la formation des prix des marchandises entrant à La Réunion. Gigantesque enjeu !
Qui ne comprend que, face à la perception viscérale de cette trahison, les dockers ne pouvaient rester les bras croisés ? Qu’attendait-on d’eux qu’ils fassent d’autre que ce qu’ils ont fait, qu’ils avaient déjà fait des dizaines de fois et qui, des dizaines de fois déjà, avait conduit les acconiers à rechercher les bases d’un compromis dont on a vu qu’il était fructueux tant pour eux que pour les dockers ?
Sauf que, cette fois-ci, l’arbitre a “joué voleur” en envoyant les forces de l’ordre fausser le jeu social.
La peur de certains aidant ; le mythe sciemment entretenu du caractère prétendument démoniaque des Portois ; la croyance, tout autant ignorante de la réalité, selon laquelle la fin des organisations ouvrières et/ou communistes devait, à La Réunion aussi, découler de l’effondrement soviétique ; l’ignorance culturelle quasi totale de ces professionnels métropolitains hautement qualifiés, dévoués à leur arme, pénétrés de leur mission, mais dont les rotations quadriennales imposées les coupent des réalités réunionnaises ; tout cela aurait dû conduire la Préfecture à s’interdire de recourir au subterfuge et à l’envoi des gendarmes. Ne restait plus qu’à gratter l’allumette et ce fut l’arrivée - sirènes deux-tons et gyrophares allumés - des renforts qui en tint lieu avec l’enchaînement qui s’est ensuivi.
Ce matin, aura-t-on le courage enfin de démonter lucidement tout cela ou bien continuera-t-on d’ignorer la vérité et le combat pour la dignité réunionnaise personnifiés ici par Théo Hilarion ?

 Jean Saint-Marc 

Théo Hilarion

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus