En marge du 8 mars…

BARAKATOU esclave des Maures en Mauritanie depuis l’âge de 6 ans

21 février 2009

Barakatou a été libérée il y a à peine six mois, c’est-à-dire en août 2008. L’esclavage perdure en Mauritanie, malgré l’interdiction officielle de cette pratique millénaire. On estime à 100.000 le nombre de personnes asservies dans ce pays.
Florence Beauge, journaliste au journal “Le Monde”, a rencontré cette esclave libérée par hasard. J’ai eu l’autorisation de Florence Beauge de publier son reportage et je la remercie. (Texte publié dans le journal “Le Monde” le 47 février 2009).

« Pieds nus, enveloppée dans un voile bleu et jaune semblable à un sari, elle parle sans s’arrêter, le visage crispé et les yeux fixes. Elle livre son histoire d’une traite, comme si elle se débarrassait d’un fardeau trop lourd. Sa voix est à son image : fluette, mais déterminée.
Voilà six mois que Barakatou est “libre”. Si elle n’avait pas rencontré par hasard dans la rue, l’été dernier, un membre de l’ONG mauritanienne (Organisation Non Gouvernementale) SOS-esclaves (qui l’héberge aujourd’hui), elle serait toujours asservie à Ayoun, à 800 kilomètres au Sud-Est de Nouakchott, la capitale de la Mauritanie. « Je suis prête à quitter mes maîtres, si vous m’aidez », a-t-elle dit à son interlocuteur. Chose faite aujourd’hui.
Mais que signifie “être libre” quand on n’a pas de passé propre, pas d’identité, sauf celle de son maître, et qu’on ne connaît ni son père, ni sa mère, ni ses frères et sœurs ? Barakatou tente désespérément de devenir autonome, mais sans l’aide de SOS-esclaves, elle serait déjà repartie chez son maître, de guerre lasse, ou aurait peut-être basculé dans la prostitution, comme tant d’autres. Elle vend dans la rue des chewing-gums et des cartes de téléphone qu’elle a disposés sur une petite table. Mais elle se fait sans cesse voler, car elle ne sait ni lire, ni écrire…
Barakatou ne connaît même pas son âge. Elle pense qu’elle a « entre 40 à 50 ans ». Elle avait 5 ou 6 ans quand elle a été séparée de sa mère pour être donnée comme domestique à une riche famille de Maures mauritaniens. Bien qu’ils soient minoritaires, les Maures, dit « Arabes blancs », détiennent tous les leviers du pouvoir en Mauritanie. Ils exercent une suprématie presque absolue sur les compatriotes de race noire, les Négro-Africains, et surtout sur les haratine (esclaves et descendants d’esclaves), la caste tout en bas de l’échelle sociale.
Toute sa vie, Barakatou a été trimballée comme un objet. Un jour, elle a ainsi été cédée au frère de son maître. « Il cherchait une esclave pour servir sa femme », raconte-t-elle. Chaque jour, elle s’est levée à 4 heures du matin pour travailler. Pas de salaire. Pas de remerciement. Barakatou ne se révoltait pas. Elle n’avait qu’une idée en tête : revoir sa mère. « Chaque fois, mon maître me répondait “oui”, mais il ne faisait rien et j’attendais toujours », se souvient-elle.
Parfois, elle entendait dire à la radio et à la télévision que l’esclavage n’existait plus en Mauritanie. Ses maîtres « fermaient alors toujours la porte si [elle] était dans les parages ». Peu à peu, ses rapports avec eux se sont détériorés. « Ils me trouvaient fainéante. Ils m’accusaient de manger dans leurs plats. Ils sont devenus durs avec moi », dit-elle, sur le même ton monocorde.
Du jour où elle a pris la décision de partir, Barakatou n’est plus revenue en arrière et a résisté à toutes les pressions. Elle a pourtant dû laisser dans le Sud ses trois enfants, qu’elle connaît à peine car ils ont été, eux aussi, “donnés” comme esclaves, dès leur plus jeune âge. Deux garçons et une fille qu’elle a eus de trois hommes différents, des esclaves haratine comme elle.
Son fils aîné n’a pas voulu quitter son maître. Partir lui faisait peur. Sa fille, elle, travaille dans une famille maure, vraisemblablement en état d’esclavage. Quant au plus jeune fils, Mahmoud, il a fugué il y a une dizaine d’années. Il ne supportait plus de garder le bétail dans la famille où il avait été placé. Est-il seulement vivant ? Cette question ronge Barakatou. « J’y pense nuit et jour », dit-elle.
Officiellement, l’esclavage est aboli en Mauritanie depuis juillet 1981. Il est même considéré comme un crime depuis août 2007 et, en principe, lourdement puni. Dans les faits, il n’en est rien. L’esclavage persiste — on estime à environ 100.000 le nombre de cas en Mauritanie —, et les maîtres, quand ils sont pris en flagrant délit, se contentent de relâcher leur “bien”, sans jamais être poursuivis en justice.
Nul besoin de porter des chaînes pour être esclave. « Le problème, c’est que l’esclavage n’est pas visible. Les gens ne sont pas battus avec des fouets et ne portent pas des boulets aux pieds. Ils ne sont même pas empêchés de se déplacer. L’esclavage, c’est d’abord une soumission, une aliénation ou une appropriation totale », explique Boubacar Messaoud, président et fondateur de SOS-esclaves.
Lui-même fils d’esclave et marié à une ancienne esclave, Maloma — une forte personnalité qui a réussi à devenir députée, la première parmi les haratine — Boubacar Messaoud, 63 ans, est à l’avant-garde du combat contre l’esclavage dans son pays. Voilà presque trente ans qu’il se bat pour cette cause à laquelle « [il] a tout sacrifié ». D’autres l’ont accompagné dans cette bataille au long cours, tel Cheikh Saad Kamara. Tous l’ont payé par des années de prison.
Si l’esclavage perdure, aujourd’hui encore en Mauritanie, c’est en grande partie parce que l’esclave est solidaire de son maître. « Il voit en lui un protecteur et s’imagine faire partie de la famille. Il est souvent prêt à le défendre jusqu’à la mort, comme le ferait un chien », explique Boubacar Messaoud, pour qui on ne doit pas, pour autant, parler d’« esclavage consenti ».
N’ayant ni les moyens, ni la force de briser ses chaînes mentales, l’esclave se résigne à son sort. Il le fait d’autant plus que sa mère lui a enseigné depuis l’enfance « à se soumettre, à aimer et respecter son maître ». L’esclavage se transmet en effet par les femmes, lesquelles se comportent en « gardiennes du temple ». Mais l’islam pèse également de tout son poids. « Ton paradis dépend de ta soumission à ton maître », s’entend répéter l’esclave depuis sa naissance. Se révolter, c’est s’opposer à son destin, donc à Dieu, et risquer l’exclusion de sa communauté.
Pour changer les mentalités, il faudrait former les ulémas et les imams et les impliquer dans une véritable campagne de sensibilisation, comme cela a été fait pour lutter contre le SIDA ou l’excision. Rien de tel, ces dernières années, au contraire. « La tendance, c’est de prétendre que l’esclavage n’existe plus en Mauritanie. On fait de fausses campagnes qui relèvent du folklore. En fait, on nie la réalité plutôt que de la combattre ! »,dénonce Boubacar Messaoud. Le fondateur de SOS-esclaves déplore qu’aucun programme de réinsertion n’ait jamais été prévu pour les esclaves libérés. Beaucoup d’entre eux s’enfoncent du coup dans une extrême misère ou retournent chez leurs maîtres.
Dominé par les Maures, l’Etat mauritanien veut-il vraiment éradiquer ce fléau ? Certains en doutent. La preuve, disent-ils : les ONG n’ont pas le droit de se porter partie civile contre les esclavagistes. Or, l’esclave, s’il parvient à quitter son maître, n’a pas la force de le traîner en justice. D’où l’impunité totale dont continuent à bénéficier les contrevenants à la loi. Et cela d’autant plus que les magistrats, appartenant pour la plupart à la caste des nantis, ne sont guère enclins à les condamner.
Boubacar Messaoud, lui, voit les années passer et s’en inquiète. « Je ne veux pas disparaître sans avoir abouti à un résultat concret, dit-il simplement. J’aimerais qu’on puisse passer devant ma tombe, plus tard, et se dire : “Cet homme-là a vraiment marqué la lutte contre l’esclavage” ».

A force de vivre en esclavage, on finit par s’y habituer. C’est ainsi qu’en 1960, un commandeur, ancien engagé indien sur la propriété de Repiquet, obligeait ses enfants à appeler Monsieur G. Repiquet « mon blanc ». Le “Blanc” dans l’esprit d’antan était toujours signe de pouvoir.
Le 20 décembre de chaque année, nous commémorons, à La Réunion, l’abolition de l’esclavage. En 2008, notre association, le G.R.A.H.TER (Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la TErre Réunionnaise), a décidé de monter sa pièce de théâtre “Moali l’Esclave” pour montrer qu’il existe encore 27 millions d’esclaves dans le monde. Avec nos 40 comédiennes et comédiens, nous n’avons fait que deux représentations à Saint-Paul. Les autres villes ont décliné notre proposition. Nous le regrettons vivement car comme le dit si bien Boubacar Messaoud, président et fondateur de SOS-esclaves : « On fait de fausses campagnes de sensibilisation qui relèvent du folklore. En fait, on nie la réalité plutôt que de la combattre ». Nous souhaitons que l’histoire de l’esclavage soit non seulement apprise dans nos écoles mais aussi qu’elle soit mise en scène pour mieux comprendre la douleur de notre peuple. Ce sera une manière de rendre hommage à nos frères qui ont versé leur sang : Bamboulou, Diampare, Desmalé, Dimitile, Mazumba, Samson, Sarcemate, Latouve, Manzague, Quinola, Simagavol, Saukoutou, Rahariane, etc... et des personnalités qui les ont aidés dans leur lutte : Leconte de Lisle, Lacaussade, le Père Lafosse et l’Abbé Monnet (le père des Noirs), le Frère Scubillon, Mère Marie de la Croix et bien d’autres encore…

Marc Kichenapanaïdou


• 27 millions d’esclaves dans le monde, selon l’ONU
L’esclavage a officiellement disparu il y a plus d’un siècle. Pourtant, c’est un mal qui perdure encore dans le monde. L’ONU estime à environ 27 millions le nombre de personnes en situation d’esclavage, sous une forme ou une autre. Dans un rapport rendu public le 12 février, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODOC) souligne que « le déni ou l’incurie compromettent la lutte contre la traite des êtres humains ». De nombreux systèmes de justice pénal « minimisent la gravité de ce crime » ou ferment les yeux sur le problème.
On distingue, en règle générale, deux sortes d’esclavage moderne : le travail forcé et l’exploitation sexuelle. Aucun pays n’est épargné. Les enfants constituent environ 20% des victimes de la traite à l’échelle mondiale. Mais dans certaines régions d’Afrique ou d’Asie (comme le Mékong), ils en sont les premières victimes.

• Phénomène sous-estimé
Le travail forcé est un phénomène sous-estimé qui prend de l’ampleur, selon l’UNODOC. Il est moins souvent détecté et signalé que l’exploitation sexuelle, car il est moins visible. C’est dans le sous-continent indien que les cas sont les plus nombreux. Quinze à vingt millions d’hommes, femmes et enfants sont maintenus en situation de travail forcé en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, en Birmanie, au Népal et à Singapour. L’Organisation internationale du Travail donne des chiffres plus restrictifs et les évalue à 12,3 millions.

Dans les pays industrialisés, l’exploitation sexuelle est la forme d’esclavage la plus répandue. Quelques 360.000 personnes en seraient les victimes. Contrairement à toute attente, ce sont majoritairement des femmes qui réduisent d’autres femmes et des fillettes à l’esclavage sexuel. En Europe orientale et en Asie centrale, les femmes représentent en effet plus de 60% des personnes condamnées pour traite. Ce sont souvent d’anciennes victimes de l’exploitation sexuelle.
Au Moyen-Orient, la pratique de l’esclavage est fréquente et revêt diverses formes.
Au Liban, l’esclavage domestique est régulièrement dénoncé, et l’est moins dans les pays du Golfe qui, pourtant, asservissent par milliers des “petites bonnes” asiatiques.
En Afrique, plusieurs pays, essentiellement du Sahel, continuent de pratiquer, de facto, l’esclavage.
Au Niger, on compterait « au moins 43.000 esclaves », selon l’ONG Anti-Slavery International basée à Londres.
Au Mali, ils seraient environ 7.000.
Il s’agit le plus souvent des Noirs, soumis à la domination des maîtres arabes ou touaregs, comme cela se pratique en Mauritanie.
Pour l’anthropologue Malek Chebel (auteur de l’“Esclavage en terre d’islam”, Fayard, 2007), les musulmans n’ont jamais vraiment milité pour l’abolition de l’esclavage. Si le Coran recommande l’affranchissement de l’esclave, il n’en fait pas une obligation. Malek Chebel déplore que l’esclavage soit devenu « de dynastie en dynastie, de siècle en siècle, un fait musulman » qui, dit-il, ne soulève nulle part de « réprobation ».

Fl. B.

Spécial 50 ans du PCR

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