Changement climatique

Des centaines milliards de tonnes de CO2 libérées brutalement dans l’atmosphère ?

Changement climatique : Un risque réel d’une amplification irrémédiable de la menace sur l’espèce humaine

Témoignages.re / 26 avril 2004

Oleg Anisimov, géophysicien à l’institut hydrologique de Saint-Petersbourg, alerte sur une conséquence du réchauffement climatique : le dégel du permafrost. Demain et mercredi se tient à Nice la conférence de l’Association européenne de géophysique. À cette occasion, le scientifique présentera plusieurs travaux sur les effets du réchauffement climatique sur les sols des régions froides de la planète, qui occupent le quart des terres émergées de la planète et qui constituent un énorme réservoir de CO2 qui pourrait être libéré dans l’atmosphère du fait des activités humaines. Une telle catastrophe ne pourrait que dérégler irrémédiablement le climat, avec des conséquences que l’on peine à imaginer.

Sous le nom de permafrost, on qualifie les régions dont le sous-sol est gelé en permanence. Elles représentent le quart des surfaces émergées de la planète. Or, dans ces régions, les effets du réchauffement climatique sont spectaculaires. Selon Oleg Anisimov, géophysicien à l’Institut hydrologique de Saint-Petersbourg, le constat est alarmant.
Dans “Libération” de vendredi dernier, il indique que qu’"il y a des signes de réchauffement et de dégel dans de nombreux endroits. Les mesures montrent que la température du permafrost s’est accrue de manière significative dans la seconde partie du 20ème siècle, dans les régions les plus au Nord. Au milieu des années quatre-vingt, on constatait dans le Nord de l’Alaska une augmentation record de deux à quatre degrés en un siècle. En 2002, les mesures sur les même forages ont montré une hausse supplémentaires de trois degrés par rapport à la fin des années quatre-vingt, signe d’une accélération du processus".

Déjà des morts

Ce changement climatique a déjà eu de graves conséquences : aux abords du cercle polaire, le changement climatique a déjà tué. "Le dégel peut entraîner de sérieux dégâts sur les immeubles, les routes, les pipelines, les pistes d’aéroports, les ponts et toutes autres infrastructures humaines", précise le chercheur.
"L’importance socio-économique de ces modifications s’illustre par le désastre survenu en 1966 à Noril’sk, une ville de Russie boréale. Un immeuble s’est écroulé, tuant vingt personnes. En juin 2001, une partie d’un immeuble de cinq étages s’est écroulé à Cherskiy, dans le Nord-Est de la Sibérie", poursuit-il, "à Yakoustk, une ville du centre de la Sibérie déclarée zone sinistrée en 1998, des constructions ont été abîmées et une piste de l’aéroport a dû être fermée. Au total, plus de trois cents immeubles ont été endommagés par la déstabilisation du sol liée au dégel du permafrost".
Le dégel du permafrost joue aussi un rôle sur l’environnement : "l’érosion des côtes, des berges de fleuves, et des pentes". Conséquence : "La hausse de la teneur en eau liquide des sols favorise les glissements de terrains abrupts".

"Un effet de serre 21 fois plus élevé que le gaz carbonique"

Les interrogations ne se posent pas sur l’existence du phénomène, mais sur son emballement : "La rétroaction entre le dégel du permafrost et le climat passe principalement par l’émission possible de gaz à effet de serre qui amplifierait le réchauffement".
Ces terres dont la température est toujours sous 0 degré retient un volume de CO2 considérable. "Les sols gelés de l’Arctique contiennent environ 455 milliards de tonnes de carbone. Une cinquantaine sont accumulées dans les deux millions de kilomètres carrés de terres humides de l’Arctique", précise Oleg Anisimov. "La décomposition de matière organique sous un climat plus chaud conduira à un rejet accru du carbone des sols dans l’atmosphère : sous forme de gaz carbonique -au dessus des sols secs et ventilés - ou de méthane - quand les sols sont humides, où la matière se dégrade en l’absence d’oxygène. Ce dernier induit, à quantité égale, un effet de serre 21 fois plus élevé que le gaz carbonique".
Ceci explique pourquoi "l’émission de méthane dans l’Arctique pourrait amplifier le réchauffement. (...) Nous expliquerons à Nice que d’ici 2050, la hausse de ces rejets atmosphériques devrait atteindre 25% à 35% dans les régions humides de l’Arctique". Quant au rythme du phénomène, un large consensus existe pour affirmer que l’épaisseur de la couche de dégel "aura augmenté de 10 à 15% d’ici trente ans, de 15%-25% à la moitié du siècle en moyenne, mais de 50% dans certaines régions très au nord. Et cela s’aggravera encore entre 2050 et 2080".


Qu’appelle-t-on permafrost ?

"C’est une terre en sous-sol, dont la température reste inférieure à zéro degrés pendant au moins deux années consécutives. Cela ne signifie pas forcément que de la glace est présente : les roches froides en montagne font aussi partie du permafrost. Celui-ci occupe le quart de la surface des terres de la planète, avec une épaisseur qui peut atteindre 1.500 mètres dans certaines partie de la Sibérie. En surface, la couche active du permafrost, qui subit l’influence des saisons, joue un rôle clef dans les mouvements de sols. C’est un régulateur de nombreux processus biophysiques associés à l’accumulation et la décomposition de matière organique, l’émission et l’absorption de gaz (dioxyde de carbone et méthane). La couche active joue un rôle direct dans l’emmagasinage de l’eau, son déplacement et donc l’hydrologie de la région Arctique". (Source : “Libération”)


Faut-il prendre des mesures préventives ?

"Nous avons défini un indice de risque "géocryologique" qui caractérise le potentiel de destruction, calculé à partir de l’intensité des mécanismes et la teneur en glace des sols. (...) Le souci porte surtout sur les régions qui combinent un risque élevé et une infrastructure dense, comme les complexes de production de gaz et de pétrole associés à un réseau de pipelines, l’émergence de grandes villes et de terminaux de transport sur les fleuves sibériens. Beaucoup de ces installations ont été conçues sans tenir compte d’un dégel du permafrost et de la fragilisation des fondations. De nombreuses techniques ont été mises au point pour stabiliser les piliers. Mais même de simples mesures comme la ventilation des sous-sols d’immeubles, et l’enlèvement de la neige peuvent abaisser la température du sol de quelques degrés. Il existe aussi des systèmes onéreux qui peuvent disperser le surplus de chaleur du permafrost dans l’atmosphère. Il faut faire face à un dilemme : entretenir des constructions instables ou reconstruire du neuf, capable de résister à un environnement changeant". (Source : “Libération”)