Devoir d’invention : quel socialisme, quelle gauche demain ?

24 mai 2007

Parce qu’il faudra bien que nous, militants socialistes, nous nous interrogions sérieusement sur ce que nous proposons aux électeurs. On peut alors chercher toutes sortes d’explications à notre défaite - et, il faudra commencer par admettre qu’il s’agit d’une défaite, je dit ça à dessein pour les “ségolénistes” - celle de 2007 garde un goût particulier. Elle rompt en effet le cycle d’alternance gouvernementale valable depuis trente ans (contredisant au passage le « balancier de l’alternance » fondement de l’analyse Strauss-Kahnienne) et elle se produit ensuite malgré l’appel, implicite ou explicite, au vote utile destiné à éviter la reproduction du scénario de 2002 doublée d’une diabolisation du candidat de droite, elle intervient enfin dans un contexte de forte attente populaire (8 millions d’électeurs supplémentaires par rapport à 2002, fortes affluences aux réunions publiques, participation exceptionnelle, ...). Cruellement, Mitterrand laissait entendre en 1995 que « N’importe quel socialiste peut faire 47%. Le reste est affaire d’équation personnelle. » Il ne me semble pas qu’il faille se contenter de cette cynique parole. Si nous avons perdu, encore et encore, et au-delà d’une conduite de campagne par ailleurs critiquable à quelques égards, c’est tout simplement parce que notre socialisme, notre gauche, ne parlent plus à notre électorat traditionnel malgré l’enchaînement depuis 2002 de très nombreux colloques, forums, conventions, assises, états généraux et congrès. Sans doute un brouillage idéologique faute d’horizon clair et une stratégie de fait plutôt brouillonne. En effet, la gauche n’a pas su durant cette campagne, développer et populariser des réponses de gauche à la crise du pays. Elle n’a pas su pointer la responsabilité des puissants, l’enrichissement scandaleux de quelques-uns, dévoiler le scandale d’une répartition toujours plus injuste des richesses. Et les prises de position de la candidate socialiste ont apporté de surcroît de l’eau au moulin de ceux qui disent que la France est malade d’un manque d’autorité plutôt que d’un manque d’égalité. Le très discutable thème de « l’ordre juste », par exemple, auquel nous (*) préférons « l’ordre émancipateur », n’a pu servir d’alternative globale au projet libéral-sécuritaire des candidats de droite et d’extrême-droite. Enfin, stratégiquement, les appels au “centre” ont été nettement plus nombreux que les rares attentions à l’autre gauche.
Il va donc falloir réinventer un socialisme, réinventer une gauche décomplexée, ce qui signifie au passage en finir avec les prêts-à-porter du type social-démocraties (européennes) qui n’ont, fait d’armes, eu de cesse de démanteler l’État social qu’elles avaient elles-mêmes construit (retraite, contrat de travail, services publics, fiscalité, ...). Car la seule question qui vaille au fond, c’est l’attitude à avoir face à la mondialisation libérale, à ce nouvel âge du capitalisme ? L’adopter, c’est la droite, l’accompagner, c’est l’illusion sociale-démocrate. Faire bifurquer le système au profit de priorités sociales et écologiques, c’est notre devoir d’invention. C’est, entre autres choses, ce à quoi PRS s’assigne depuis 2003 (le congrès de Dijon de 2002 n’ayant pas, selon ses adhérents, tiré les leçons de l’échec de 2002). Mais, ces interrogations fondamentales traversent aussi aujourd’hui le PS sous la forme d’une remise à plat des fondamentaux d’Epinay (1971), fondamentaux faisant la spécificité du socialisme français (c’est-à-dire pour faire simple le triptyque orientation de rupture avec le capitalisme, programme commun avec les communistes et création d’un parti pluraliste ouvert à toute la gauche et à elle seule) ou encore sous la forme du dépassement du clivage né du congrès de Tours (1920).
Ce grand et indispensable débat sur les formes nouvelles de socialisme (débat qui est davantage européen que français, voir aussi à ce sujet l’hebdo Politis du 17/05/07) devrait avoir lieu après les législatives et les militants de toute la gauche auront à le nourrir puis trancher, loin des certaines certitudes et suffisances respectives, pour espérer bâtir le futur parti de la transformation civique et sociale de la société, véritable alternative de la droite sarkozienne. Autant, je crois, l’avoir d’ores et déjà en tête pendant la présente campagne.

Jean-Hugues Savigny

(*) Association PRS “Pour la République Sociale”, présidée par Jean-Luc Mélenchon.


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Témoignages - 82e année


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