Honorons la mémoire de nos ancêtres marrons

2 décembre 2008

Le 2 décembre 1949, l’Assemblée nationale des Nations Unies adoptait la Convention pour la répression et l’abolition de la Traite et de l’exploitation de la prostitution.

Dans notre île, même si certains considèrent que les commémorations nombreuses sont inutiles, commémorer, c’est ramener à la lumière ce que l’Histoire a laissé dans l’obscurité, “dans fé noir”, c’est-à-dire tous nos ancêtres esclaves, nos marrons encore méconnus, l’histoire d’un peuple dont ils sont pourtant les héros. L’histoire de l’esclavage est une histoire sans archives ; dans notre île bâtie sur le développement de la canne à sucre, les geôles sont muettes, les habitants ont perdu la parole. On a que les papiers des maîtres. Nous sommes un peuple orphelin.

En ce 2 décembre 2008, nous devons honorer la mémoire de toutes les victimes de ces crimes contre l’humanité, de ce long cortège de souffrances et de destins brisés, afin de rendre la dignité qui est due à nos ancêtres et qui leur avait été arrachée.
Si nous rendons hommage à Mahé de Labourdonnais, au mercantilisme de Colbert, rendons hommage aussi à Cimendef, Dimitile, Faonce, Manzague, Simitamb, Maffa, Sarlave, Rahariane, Soya, Simanandé, Pitsa, Héva, Dianamoise..., ces marrons qui ont dit Non à l’esclavage.
On parle des héros de la mythologie, de la Bible... parlons aussi de ces héros inscrits dans la réalité historique et la conscience populaire de notre île. Cimendef, celui qui, en malgache, signifie : “celui qui ne courbe pas la tête”, celui qui du haut de la falaise, avec courage, va jusqu’au sacrifice de sa vie pour le triomphe de la justice et la liberté de ses semblables.
Cimendef a refusé l’esclavage, il signe son nom dans notre histoire et surtout nous rappelle que notre histoire est surtout faite de grand “Non”.
Brisons cette histoire du silence, éclairons notre histoire.

Ce devoir de mémoire longtemps refoulée implique notamment de se souvenir de ce tragique gigantesque trafic, de ce crime contre l’humanité.
Des millions de femmes, d’hommes et d’enfants venant de Madagascar, d’Afrique ont été arrachés à leur famille et à leur terre, précipités dans l’esclavage le plus cruel. Ils furent privés de leur identité, remplacés par un matricule, convoyés dans des conditions atroces, entassés dans des bateaux où plus d’un sur 10 mourrait ; ils ont été vendus comme des animaux, poursuivis par les chasseurs qui les torturaient et les exécutaient en abandonnant leur corps dans les ravines.
Ce devoir de mémoire ne doit pas nous diviser, mais au contraire nous rassembler. Notre société multiculturelle doit maintenir nos différences sans les opposer dans le respect de l’autre et en luttant contre les préjugés, l’ignorance, l’oubli.
Aujourd’hui encore à La Réunion, les plaies de l’esclavage sont présents dans les cœurs et les esprits des descendants d’esclaves. Ce sont ces familles qui sont victimes des inégalités extrêmes ; ce sont dans ces familles que les rapports sociaux sont marqués par la violence, par l’étouffement, des personnalités, l’introversion, les conflits intérieurs, les violences conjugales, les abus hérités du viol banalisé par le maître.
Ainsi ce devoir de mémoire est une nécessité collective afin de pouvoir construire un avenir commun avec les descendants de ceux qui ont été opprimés, détruits dans leur chair, leur culture. Commémorer, c’est continuer les recherches et valoriser dans l’île tous ces sites historiques comme Dimitile où d’ailleurs plusieurs associations vous invitent ce dimanche 7 décembre à la cérémonie d’Ati Damba, une façon solennelle d’honorer nos ancêtres malgaches, marrons reposant en terre réunionnaise.
Félicitations aussi aux chercheurs, aux grands historiens comme H. Gerbeau, S. Fuma, P. Eve, E. Maestri... et politiciens qui œuvrent pour la préservation et la valorisation de notre patrimoine.
L’inauguration à Saint-Paul d’une stèle commémorant la route de l’esclavage va dans ce sens.
D’ailleurs, il faut continuer à ériger d’autres stèles monumentales commémoratives pour préserver les liens historiques et culturels entre Madagascar, l’Afrique et notre île.
Je terminerais par ce grand chantier de la route des Tamarins. Cet ouvrage met en valeur un site exceptionnel en reliant une brèche de 320 mètres de longueur et 170 mètres de profondeur. Nous pourrons apprécier une faune et une flore soi-disant quasi inexploitées. Mais l’Histoire est là pour rappeler que cette belle flore et faune ont été explorées par nos ancêtres marrons qui ont dit Non à l’esclavage.

Aujourd’hui, Réunionnais, Réunionnaises, nous avons l’occasion de rendre un grand hommage à tous nos ancêtres qui ont été réduits à l’état de simples marchandises, d’outils de travail ; nos ancêtres qui ont été privés de sépultures, qui ont été jetés dans ces ravines et qu’on a oubliés.
Rendons leur hommage, réparons cette histoire du silence en donnant à chacun de ces ponts le nom de nos ancêtres marrons, « des noms qui ont été brandis comme des bannières au moment de leur exécution, ces noms témoignant de la volonté farouche d’hommes et de femmes de résistance contre la barbarie de l’esclavage et de la sauvegarde de la notion élémentaire de la civilisation humaine ».

Aline Murin- Hoarau,
adjointe au Maire de Sainte-Suzanne


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus