Madagascar

« Il ne faut pas trop mélanger les affaires privées et les affaires d’État »

La veille de la fusillade, une interview de l’ambassadeur des États-Unis

Manuel Marchal / 9 février 2009

Vendredi, les déclarations de l’ambassadeur des États-Unis, diffusées sur RFI et publiée le lendemain dans la presse malgache, ont été d’une teneur inhabituelle de la part d’un fonctionnaire diplomatique à l’encontre d’un État souverain. Il fait part clairement d’une déception à l’encontre de Marc Ravalomanana. Quelques heures plus tard, Andry Rajoelina tenait un meeting sur la place du 13 Mai, et des dizaines de milliers de personnes sont ensuite montée manifester devant le Palais présidentiel pour y installer le Premier ministre de l’Autorité de transition proclamée et présidée par Andry Rajoelina.

Samedi, le quotidien malgache "l’Express" publiait l’interview de l’ambassadeur des États-Unis, Niels Marquardt. Ce dernier déclarait que « Madagascar se trouve dans une catastrophe économique ». « Je pense que les cris dans la rue sont un message important à écouter, d’un côté comme de l’autre », ajoute l’ambassadeur, « justement, il y a des sujets qui n’ont pas été abordés par le Parlement, et je pense qu’il appartient aux autorités, à toutes les institutions de l’État, d’écouter ces voix, de répondre à ces questions, de se demander comment est-ce qu’on peut rétablir la confiance des Malgaches qui en sont déçus des institutions de l’État ».
« Mais je pense que cet autre aspect, celui de rester dans l’État de droit, rester dans la légalité, ce ne sont pas des mots vides. Ce sont des principes très importants. Vous êtes un pays très pauvre. Et la capacité des étrangers à s’engager dépend de cette légalité », indiquait dans "l’Express" le fonctionnaire du ministère américain des Affaires étrangères.
« Je crois que tout le monde a suspendu ses aides en attendant qu’il y ait un gouvernement légitime. Il faut éviter cela. Madagascar est l’un des premiers pays au monde à avoir obtenu le programme Millenium Challenge Account (MCA), nous avons fait preuve avec cette décision de notre optimisme, de nos attentes très élevées à l’égard de la bonne gouvernance, de la liberté économique à Madagascar. Il faut rétablir cette confiance », précisait l’ambassadeur des États-Unis, « c’est très important pour rétablir la confiance du peuple envers ses gérants. C’est un élément dont il faut tenir compte, à l’origine de ce qui s’est passé ici à Madagascar. Depuis longtemps, mais qui s’est fait de manière très manifeste ces dernières semaines ».
Cet entretien avait été réalisé la veille, mais les propos tenus par ce fonctionnaire à l’encontre de la direction d’un État souverain allaient encore plus loin. Voici la transcription de son intervention sur les ondes de RFI alors que la radio annonce le gel par les bailleurs de fond d’une aide de 35 millions de dollars prévue pour Madagascar : « Je pense que le moment est propice pour bien écouter ce que dit la population malgache. Ils expriment très clairement leur mécontentement dans plusieurs sens. Je pense que c’est le moment, pour les uns et pour les autres, de faire l’analyse de la situation et réagir vers une meilleure gouvernance. C’est aux Malgaches de décider comment ils vont traduire ces doléances en meilleure gouvernance mais c’est çà le message que j’entends dans le choix des magasins qui ont été brûlés. C’est un message assez fort dans cette affaire. Il ne faut pas trop mélanger les affaires privées et les affaires d’Etat ».
Quant à l’AFP, elle précise que l’ambassadeur des États-Unis a déclaré vendredi que « on voit bien qu’il y a beaucoup d’entreprises qui dépendent du président dans le pays et là c’est plus difficile d’assurer la libre concurrence dans ces conditions ».
Rappelons qu’il y a quelques mois, Marc Ravalomanana a obtenu le départ de l’ambassadeur de France, mais cette fois-ci, il n’a pas réagi aux propos tenus par l’ambassadeur des États-Unis.
Or, ce dernier met clairement en cause le président de la République, et justifie le gel des crédits des bailleurs de fonds. Au lendemain de cette interview, et quelques heures après la parution des propos de l’ambassadeur des États-Unis dans la presse, des dizaines de milliers de personnes montaient à l’assaut du palais présidentiel…

 M.M.