Toutes les langues sont des créoles...

23 février 2007

... Et tous les créoles sont des langues. Qu’est-ce que le français sinon un créole du latin ? Les légionnaires romains ont imposé leur argot (“testa” : la cruche, pour “caput” : la tête, par exemple) à leurs esclaves gaulois qui l’ont baragouiné pendant 500 ans et ceci a donné une langue fille très proche de la langue mère avec quelques reliquats de gaulois comme “loche” qui a réussi à passer dans le créole réunionnais. Cette nouvelle langue, langue du peuple et des voyous (Villon, Rutebeuf...) a été, pendant le Moyen Age, méprisée par les nobles, les riches, les intellectuels, les juristes, les médecins, les prêtres qui ne juraient que par le latin, jusqu’à ce qu’une bande de jeunes érudits, poètes, (Rabelais, Ronsard, Du Bellay...) maîtrisant parfaitement le latin, le grec et même l’hébreu, décident que :

- Nou lé pa pliss, nou lé pa mwin, nou ve ékrir nout lang !

- Impossible voyons ! Comment voulez-vous exprimer en français toute la terminologie des sciences, tous les concepts de la philosophie, de la théologie...?

- Pas grave : quand un terme n’existe pas, on l’emprunte... au latin, au grec, à l’hébreu... ou on l’invente !
Et ça marche : ça fait 600 ans qu’on pique sans vergogne des mots aux langues anciennes, qu’on les triture pour en faire des mots nouveaux, comme celui-là qui vaut son pesant de pistaches : “automobile” dont le moteur est d’origine grecque et la carrosserie d’origine italienne. Et puis, on ne se prive pas de piquer à nos voisins : scandinaves, allemands, espagnols, arabes, anglais... anglais dont la langue est un créole du normand : les esclaves saxons gardaient les “pigs” et les “sheeps”, et les seigneurs normands mangeaient du “pork” et du “mutton”. Je vous renvoie au célèbre chapitre d’Ivanhoé.
Tordons le cou également au fameux vocabulaire conceptuel, non imagé, que n’aurait pas le créole. Ce vocabulaire n’existe pas, en aucune langue. Creusez un peu n’importe quel mot du vocabulaire abstrait et vous retrouvez tout de suite le concret, l’image. Allons-y, prenons un gros mot, n’importe lequel, allez, on va pas se moucher avec le pied, on va prendre “transcendantal”, je gratte et qu’est-ce que je trouve ? “transcendo” : s’élever par dessus, monter par dessus, monter à l’abordage... La Buse fut un fameux philosophe !
Il n’y a qu’une chose qui assure la supériorité d’une langue, c’est la puissance de ses locuteurs, puissance militaire, puissance économique, puissance démographique, sinon toutes les langues se valent en ceci qu’elles sont parfaitement adaptées à leurs locuteurs. Chez les Touaregs, il y a 150 mots pour désigner le dromadaire. A mesure que la population locutrice évolue, sa langue s’adapte. Il n’y a plus beaucoup de personnes qui savent qu’une haquenée va l’amble et de plus en plus qui savent combien il y a de pixels dans leur webcam !

Alors, créolophones, lâchez-vous ! Samedi dernier matin, il y avait un cuisinier sur RFO radio, le pauvre, muré dans le silence de peur de faire une faute de français ! Et puis, une auditrice l’a questionné en créole et c’est parti, bons mots, images, musicalité... Et les mots qui vous manquent, n’ayez pas peur de les piquer où vous voulez, de les inventer. Vous avez droit vous aussi à vos “gouvernances” à vos “bravitudes”. Il y a des mots créoles absolument géniaux, par exemple “lokisité”. Quand j’ai découvert ce mot-là, j’en suis vraiment resté sur le

Jean-Pierre Espéret


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