Culture et identité

"Mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s’ouvrir"

Cérémonie officielle dans le cadre du retour des restes d’Auguste Lacaussade dans son île natale

Témoignages.re / 16 février 2006

Le vœu d’Auguste Lacaussade, poète engagé, est resté inassouvi 109 ans durant. Ce soir, grâce à la ténacité d’étudiants réunionnais, ses restes quittent "le sol froid sans flamme et sans lumière" pour retrouver sa terre natale. Des cérémonies officielles lui seront dédiées demain et samedi, avant l’inhumation ce samedi à Hell-Bourg.

Voici la pertinence du programme qui vous attend au Palais de la Source et à la mairie de Saint-Denis, ce vendredi dès 8 heures. Une conférence-débat sur la vie et l’œuvre du poète Auguste Lacaussade vous attend dans l’hémicycle du Palais de la Source. En fin de matinée, vous assisterez à la présentation d’un coffret de deux volumes sur Auguste Lacaussade, vie et œuvre. L’après-midi, des manifestations vous attendent au Barachois dès 14 heures (récitals poétiques). À 18 heures 30, une veillée animée (récital poétique de l’UDIR, concert, projection, contes de Daniel Vabois) est organisée à la Villa du département, rue de Paris à Saint-Denis.
Samedi 18 février, à 8 heures et demie, les restes d’Auguste Lacaussade quitteront la Villa du département pour rejoindre le cimetière de Hell-Bourg à Salazie. De 9 heures 15 à 10 heures 30, on rendra hommage au poète à la mairie de Champ-Borne, à Saint-André, où vécut Auguste Lacaussade durant son enfance. Puis, ses restes rejoindront la ville de Salazie, où une cérémonie lui sera dédiée à la mairie (11 heures). À 13 heures 15, il retrouvera enfin le cimetière de Hell-Bourg, comme selon son souhait.

Auguste Lacaussade en quelques mots

Pardonnez cette biographie imparfaite, parce qu’incomplète. Mais il prime de dire combien l’œuvre d’auguste Lacaussade est importante. Fils naturel d’un avocat bordelais et d’une mulâtresse affranchie, Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade, et Fanny-Lucie Déjardin, Auguste Lacaussade ouvre ses yeux sur Bourbon le 8 février 1815, à Saint-Denis. Il vit entre Champ-Borne Saint-André et Salazie. L’artiste créole signera - à mes yeux avec génie - "Salaziennes", un recueil certes nostalgique et exotique, mais ô combien engagé, ô combien en faveur de la liberté du peuple opprimé. Le code noir ne permettant pas le mariage entre blanc et mulâtresse, Pierre-Augustin et Fanny-Lucie auront bien du mal à intégrer leur enfant au Collège Royal. Ce qui - on le dit - marqua profondément l’œuvre d’Auguste Lacaussade. Il sera envoyé à l’âge de 10 ans à la pension Brieugue de Nantes, où il étudiera pendant 9 ans, séparé de son île natale. Il a alors pour camarades de classes, l’écossais William Falconer (enterré au cimetière de Hell-Bourg à Salazie) et Eugène Loudun, respectivement poète et philosophe. Raphaël Barquisseau qui, dans sa thèse quelque peu légère sur l’illustre personnage qu’est Auguste Lacaussade, note à propos des trois compères "un goût commun pour la poésie et la haine des persécutions politiques [ndlr : qui ] ont rapproché les 3 petits pensionnaires de la pension Brieugue". En 1834, il revient au pays et travaille comme clerc de notaire à Saint-André, mais ne fréquente guère la société bourbonnaise, ayant toujours l’humiliation au fond du cœur, et surtout ne pouvant s’accommoder à l’injustice d’une société dont l’économie repose sur un système esclavagiste. Deux ans plus tard, il retourne en France, où il épouse en 1839 Laure Lucie Deniau. Cette année d’ailleurs, il publie le recueil "Les Salaziennes", dédiée à Victor Hugo. C’est à l’âge de 40 ans qu’il effectue son dernier voyage au pays natal, retrouvant sur l’île son ami Leconte Delisle.

Un poète engagé pour la Liberté des peuples

Intéressez-vous à la bibliographie de cet artiste réunionnais A. Lacaussade pour appréhender comment ce secrétaire du critique littéraire, et non moins romancier, Charles Augustin Saint-Beuve, s’insurge contre "l’île servitude", contre cette "terre esclave". L’auteur sera en effet connu pour sa lutte en faveur de la liberté. Le journaliste que je suis se demande si les révoltes dues à la vétuste condition de vie des exilés polonais en France au 19ème siècle ne l’ont pas rendu résistant à l’ordre établi dans son île natale, Bourbon ? Ami du poète polonais Adam Mickiewicz, il ne pouvait être indifférent à la condition des frères polonais. Un temps faut-il où la situation révoltante dans laquelle se trouvaient les esclaves de Bourbon a interpellé sa conscience, son histoire. Sa mère, décédée le 23 juin 1845, ne fut-elle pas esclave, affranchie le 27 février 1789 ?
Edmond Maestri, professeur émérite d’histoire contemporaine, lors de sa communication "Lacaussade dans le mouvement des nationalités en Europe", durant les Journées d’études sur "Auguste Lacaussade (1815-1897) le fils d’une affranchie d’avant 1848, Milieu, action, modernité" organisées à la faculté des Lettres et des sciences humaines les 24 et 25 juin 2004, note que "dès 1839, dans les "Salaziennes", Auguste Lacaussade associe à ses hymnes à la liberté le sort des exilés polonais insurgés de 1831 et celui des esclaves de Bourbon ; puis il signe avec Leconte Delisle et d’autres jeunes créoles en mars 1848 une adresse au gouvernement provisoire de Lamartine qui venait de proclamer l’abolition de l’esclavage. À partir de 1849, il devient aux côtés de son ami polonais Mickiewicz, un des inspirateurs de La Tribune des Peuples, qui se voulait à la fois européenne et populaire". Et le chercheur de se demander "comment le fils d’une affranchie toujours en quête de son identité, comment ce métis né d’une libre de couleur et d’un métropolitain, comment un exilé social aurait-il pu être insensible au sort des opprimés, qu’ils soient esclaves ou polonais ?". Auguste Lacaussade, littéraire engagé, c’est un fait. Certes, cette biographie est incomplète, et il vous appartient, ou vous oblige, à participer à la série de manifestations, et notamment à la conférence-débat pour vous imprégner de l’illustre travail de ce grand homme.

Histoire d’un retour au pays natal

La question du retour des restes de cet artiste s’est posée dans le cadre d’un cours de licence. L’idée remonte à 2002, quand Claudie Blanchard, étudiante en histoire, rédige une lettre exposant les perspectives et motivations du retour du poète sur son île natale, selon ses souhaits. Encore faut-il le lire ! "Je ne veux point dormir sur la terre étrangère, sur la terre du Nord, je ne veux point mourir ! J’aurais froid sous un sol sans flamme et sans lumière, mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s’ouvrir", écrivait-il dans "Le Bengali”.
La lettre de l’étudiante sera transmise, via le professeur réunionnais Prosper Ève, au président d’université, puis au président de La République française, Jacques Chirac, à Lionel Jospin, alors Premier ministre. Ce dernier communiquera la teneur de la lettre aux ministres de l’intérieur et des DOM-TOM, ainsi qu’au Préfet de région, Gonthier Frédérici. En 2003, après le suspense des élections présidentielles, une réunion se tient à la préfecture. Le préfet Gonthier Frédérici, amoureux des lettres et des arts, et deux responsables de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) s’entichent du dossier, et trois ans plus tard, les restes d’Auguste Lacaussade arrivent enfin à La Réunion, 109 ans après sa disparition.

 Bbj


Manifestations à l’université du Moufia, faculté des Lettres

Le projet étant initié par des étudiants d’histoire, une série de manifestations se déroulera à la faculté des Lettres. Sur son parvis, dès 13 heures, après les discours officiels et un récital maloya présenté par Omar David à partir des textes du poète disparu, les participants profiteront de l’ouverture d’une exposition de peintures d’étudiants dans le hall de l’amphi Lacaussade. Notons qu’un spectacle, mettant en scène la vie de Lacaussade, sera joué par des étudiants. La manifestation s’achèvera par du maloya sur le parvis de la faculté des Lettres et des sciences humaines.