Madagascar

Pas de négociation entre Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina

Crise à Madagascar

Bernard Yves / 3 février 2009

Le samedi 31 janvier 2009, le peuple malgache, à l’instar des quelques 20.000 manifestants rassemblés sur la Place du 13 Mai (Avenue de l’Indépendance), a pris connaissance de la décision du Maire d’Antananarivo, Andry Rajoelina, de prendre en main la direction des affaires du pays, avant la mise en place imminente d’un régime de transition. Retour sur l’évolution de la situation à Antananarivo depuis ce grand meeting avec en perspective cette interrogation : et maintenant ?

Sous les acclamations de la foule, Andry Rajoelina a clamé que le temps de la dictature était révolu et qu’il avait pris cette décision en toute connaissance de cause, face à la situation préoccupante qui prévaut dans le pays.
La veille, 30 janvier, dans une conférence de presse qui a connu une affluence exceptionnelle, Andry Rajoelina avait informé l’opinion de sa décision de mettre en place un régime de transition. Il était entouré à cette occasion des représentants de toutes les forces vives du pays (partis politiques, groupements économiques, syndicats, société civile, etc...) et les conviait à faire connaître leur position, en signant une déclaration commune appuyant sa démarche et le mandatant pour la mener à terme.
Cette transition a été le leitmotiv majeur des revendications exprimées par toute la classe politique malgache depuis 2003, confrontée à des obstacles pour exprimer son point de vue sur la politique menée par le gouvernement.
On comprend ainsi que toutes forces organisées ou non du pays, qui eurent à subir les pressions et intimidations du régime de Marc Ravalomanana, se sont engagées aux côtés de Andry Rajoelina.
Cette unanimité s’est réalisée autour d’un seul thème, “Démocratie”, signifiant démocratie politique, démocratie économique et démocratie sociale.

Méconnaissance ? Cécité ? ou complicité ?

Ces derniers jours, les observateurs ont noté le ballet incessant de membres du corps diplomatique se rendant auprès de Andry Rajoelina et de Marc Ravalomanana ; le Secrétaire général des Nations Unies, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, le Secrétaire général de l’Union Africaine, parlant d’une même voix, ont appelé les protagonistes à se rencontrer, afin de trouver ensemble une issue pacifique à la crise. Ces déclarations soulignaient par ailleurs le respect de la « légalité constitutionnelle ».
Rappelons tout d’abord que durant près de trois décennies, les changements de régime sont survenus à Madagascar après des évènements similaires à ceux actuels, créant à chaque fois une situation exceptionnelle, qui exigeait des solutions exceptionnelles.
Ce fut le cas en 1972, en 1975, en 1991, en 2002.
Répondant aux critiques de la « communauté internationale », les partisans de Andry Rajoelina déclarèrent au grand jour, ce 31 janvier, avec preuves à l’appui, que Marc Ravalomanana, tout au long de son mandat, avait perpétré des actes illégaux, et foulé aux pieds la Constitution, tant dans son Préambule que dans ses articles. Or, la « communauté internationale », qui ne pouvait ignorer ces illégalités commises par Marc Ravalomanana, a fermé les yeux, l’encourageant même indirectement. Pourquoi aujourd’hui parler de « légalité constitutionnelle » lorsque le peuple malgache se lève pour arracher ses droits à vivre dans le respect des libertés démocratiques ?

Provocations et pillages

Il y a une semaine, la capitale Antananarivo vivait dans la peur et l’insécurité face aux pillages, vols et incendies qui ont ravagé des bâtiments administratifs, des magasins appartenant aux nationaux, des grandes surfaces appartenant à des opérateurs étrangers. Les biens appartenant à la Société Tiko de Marc Ravalomanana n’ont pas été épargnés durant ces évènements qui ont éclaté à Antananarivo comme dans les provinces (Antsiranana, Tuléar, Sambava, Fianarantsoa).
On sait que l’attaque d’un commando comprenant des mercenaires (il s’agirait probablement de corps de sécurité privés, recrutés en Afrique du Sud et payés à prix d’or) chargés de démanteler l’antenne de la Radio Viva, le 25 janvier, a révolté l’opinion et provoqué la colère au sein des forces de l’ordre (armée, gendarmerie, police).
A ce coup de force illégal s’est ajoutée l’annonce claironnée par Marc Ravalomanana de l’acquisition de l’avion présidentiel “Air Force 2”, d’une valeur de 60 millions de dollars, outre les échos de la vente par l’État de terres arables d’une superficie de 1 million 300.000 hectares à une société sud-coréenne Logistic Daewoo. Tout cela a constitué le levain qui a accéléré le mouvement de contestation, et a débouché sur l’exigence du départ de Marc Ravalomanana partie de la capitale.
Lundi 2 février, Andry Rajoelina a tenu un meeting sur la place du 13 Mai, y avaient été spécialement conviés les fonctionnaires et agents de l’Etat. A cette occasion, le Maire d’Antananarivo informait son auditoire que la demande de démission de Marc Ravalomanana et de son Gouvernement, accompagnée des dossiers l’incriminant de « violations répétées » de la Constitution, allait être déposée à la Haute cour institutionnelle.
L’opinion attend avec impatience la suite de cette démarche.

De notre correspondant B.Y.


Tiko : “L’empire Ravalomanana”

Le déclanchement de cette crise a favorisé au sein de l’opinion une large connaissance de la situation économique et de l’influence grandissante des intérêts du Groupe Tiko (de Marc Ravalomanana) dans les affaires du pays.
Entre 1996 et 2001, Tiko avait bénéficié des “faveurs” du pouvoir en place à l’époque, qui lui accordèrent une exonération de taxes à l’importation de produits Tiko, pour un montant de 150 milliards d’ariary.

- Dès son arrivée au pouvoir, Tiko fait main basse sur les sociétés d’Etat, “privatisées” sur injonction de la Banque Mondiale et du FMI (SOMACODIS, SINPA, SICE.

- Depuis, l’empire Ravalomanana s’est agrandi, et ses tentacules se sont déployées dans plus d’une vingtaine de sociétés (connues), par exemple : Magro (grossiste de PPN), TIKO AGRI (collecte de matières premières) TIA et MANA (produits laitiers-farine), TIKO FARM (élevage et dérivés), ALMA - COM (BTP et bureau d’études), FID MILL (alimentation du bétail).
Tiko est présent dans l’audiovisuel (MBS-Radio Mada, Nouvelles). Outre l’utilisation de biens meubles et immeubles de l’Etat (bâtiments, sites, Port de Toamasina), sans contrepartie financière, Tiko n’a jamais eu l’intention de rembourser à l’État les 150 milliards évoqués plus haut. Il est à noter qu’en tant que Président de la République, Marc Ravalomanana a décidé la détaxation à l’importation de quelque 300 articles, intéressant de près ou de loin les activités du groupe Tiko.
Le scandale récent de la vente des 1 million 300.000 hectares de terres arables à Daewoo, la vente de deux îles Nosy Mitsio (Nosy-Be) et Nosy Hara (baie de Majunga) à des investisseurs étrangers, tout cela dans des conditions obscures, suscitent de la part d’une population très pauvre les plus grandes interrogations.


Un commando mystérieux

Lors de la manifestation du samedi 31 janvier à Antananarivo, avant que ne commencent les discours, un commando transporté par quatre véhicules est entré en force sur la tribune pour ôter de l’estrade les sièges et la sonorisation en cours d’installation. Lapidé et poursuivi par la foule en colère, le commando a du s’enfuir. Les forces armées alertées informèrent Andry Rajoelina que ce commando n’avait été envoyé ni par l’armée, ni par la gendarmerie, ni par la police. Ces responsables devaient déclarer sans ambages que le commanditaire de cette action était le Général Raoelina, chef de la garde présidentielle.
Ce même officier est soupçonné de mettre en place des “milices” recrutées dans les quartiers déshérités de la capitale (moyennant argent), dans quels buts ?


Et maintenant ?

Hier devant 10.000 personnes, Andry Rajoelina a demandé à ses partisans de se réunir tous les jours sur la place du 13 mai jusqu’au départ de Marc Ravalomanana. Mais il est à noter que l’appel à la grève dans la fonction publique, lancé par le maire tananarivien, a été peu suivi. La veille, une réunion des commandants de l’armée de terre, de la police et de la gendarmerie avait débouché sur un appel à la population à vaquer à ses occupations habituelles. Pour le moment, toujours pas de rencontre entre les deux principaux protagonistes, à savoir le président de la République et le maire de la capitale. Et maintenant ?