Culture et identité

Qui est Paulette Nardal ?

Précurseur et apôtre féminin de la négritude et de l’émancipation de la femme noire

Témoignages.re / 12 juillet 2006

En 1896, à Saint-Pierre en Martinique, Louise Achille met au monde son premier enfant. C’est une fille que ses parents appelleront Paulette. Six autres enfants vont suivre, toutes des filles.
Le père de Paulette, Paul Nardal, est alors âgé de 32 ans. Ayant effectué une scolarité brillante, il est le premier Noir martiniquais à bénéficier d’une bourse d’études et deviendra par la suite le premier ingénieur noir de la Martinique. Cet homme, décrit comme honnête et droit, élégant, très attaché à la valeur du travail, est un modèle et une référence pour ses 7 filles. Au regard de la société martiniquaise de l’époque, ce mélomane, pianiste, amateur de théâtre, toujours gai et aimant s’entourer, est aussi anticonformiste.
(Source : RFO Martinique)

Première femme noire à la Sorbonne

Être premier chez les Nardal, on connaît, et c’est tout naturellement qu’après son père, Paulette sera également première, mais cette fois, elle sera première femme journaliste noire à Paris.
Bien avant que le trio Léopold Sédar-Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas, conscientise la Négritude, des écrivains noirs se réunissaient régulièrement à Paris autour du même thème, "les cultures noires". Parmi eux, Paulette Nardal.
Mais qui est-elle ? Aînée de 7 sœurs toutes diplômées, soit en lettres, en sciences ou en musique, Paulette Nardal a été la première femme noire à être admise à la Sorbonne. Elle débarqua bien avant Joséphine Baker, et de son aveu même, son intégration fut aisée, elle se considérait comme une femme occidentale de couleur, et compte tenu du nombre restreint de femmes noires à cette époque, seuls quelques ignares la regardent avec des yeux de xénophobes.

Le défi aux “civilisés”

Ce n’est que bien plus tard, lorsqu’elle aura compris les allusions d’une société blanche habile dans le maniement des mots, qu’elle prendra conscience de sa couleur et elle le résumera par une phrase : "J’ai pris conscience de ma différence quand on me l’a fait sentir !". Adepte de l’internationalisme nègre, elle transforme son appartement de Clamart, dans la banlieue parisienne, en Salon littéraire. On y discute de littérature et de l’image de l’homme noir en occident. "Non, le Noir ne cherche pas à ressembler au Blanc, non il n’est pas complexé par sa couleur de peau, ses traits négroïdes, ses cheveux crépus... Le Noir est fier de sa culture, de sa différence, et, avec les membres du Salon des sœurs Nardal, il le clame haut et fort et défie les “civilisés”". En 1931, Paulette, sa sœur Andrée et le Haïtien Léo Sajous fondent "La revue du monde noir". Rédigé en anglais et en français, ce journal va devenir pendant 1 an la voix des Noirs de tous horizons et deviendra le ciment de la négritude. Plus question alors pour ces intellectuels de copier les Blancs, bien au contraire, ils affirment leur état de nègre.

À l’origine du vocable “nègre”

Pour ceux qui connaissent quelque peu les Antilles françaises, ils savent qu’avant que Césaire ait popularisé le concept de la négritude, il était pratiquement impossible de trouver un Antillais qui accepte d’être d’origine africaine, sauf bien entendu chez les Nardal, et que ce soit aux Antilles ou à Paris, Paulette n’aura de cesse d’affirmer qu’elle est une intellectuelle négresse. On peut dire qu’à l’origine, c’est à elle que l’on doit l’emploi du vocable "nègre" dans toute sa rigueur et non dans le sens péjoratif, donnant ainsi une fierté d’appartenance.

Le "Rassemblement féminin" en 1945

Paulette Nardal, amie de Senghor, se sent proche de l’Afrique et des Africains. Elle se rend au Sénégal en 1937 et se mobilise contre l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. En 1945, elle crée le "Rassemblement féminin" pour inciter les femmes de tous milieux à se servir du droit de vote qu’elles viennent tout récemment d’obtenir. Pendant l’Occupation, elle donne dans son île des cours d’anglais clandestinement aux jeunes qui partent rejoindre le Général de Gaulle, en transitant par l’île anglo-antillaise de Sainte-Lucie.
Grande musicienne devant l’éternel, aidée de sa sœur Alice, en 1948, la Martinique célébrant le centenaire de l’abolition de l’Esclavage, elle rédige un historique de la tradition musicale des campagnes martiniquaises. Elle estime que le "Bèlè" et le "Adja" doivent retrouver leurs places dans la musique antillaise. En effet, les jeunes ont tendance à lui préférer les chanteurs jazzy de l’époque. Elle fonde une chorale et veut montrer que l’âme noire peut s’exprimer à travers le chant, le folklore, les negro-spirituals, les chants classiques et sud-américains.

"Black is beautiful"

La simplicité de cette pasionaria lui a fait écrire : "Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles, nous n’étions que des femmes ! Nous avons balisé les pistes pour les hommes". Inlassable militante, elle s’est éteinte à l’âge de 89 ans. Tout au long de sa vie, elle n’a cessé d’enseigner, que ce soit à ses élèves ou à la population, cette maxime : "Black is beautiful".

Philippe Tesseron

http://www.espaceblog.fr/teletesseron/


Coup de sang !

À la mi-journée, Tempo diffusera un documentaire intitulé "Paulette Nardal : La fierté d’être négresse". Rien à redire, bien au contraire, si ce n’est que l’heure de diffusion n’est pas tout à fait adéquate compte tenu de l’importance de ce portrait réalisé en 2004 par Jil Servant, d’où ce coup de sang ! Cela est presque à la limite de l’incompétence ! Combien de temps encore allons-nous subir les desiderata des programmateurs parisiens ? Si par moments, la programmation de ce service public qu’est RFO est ubuesque et pourrait porter à rire, comme la diffusion de films pour enfants programmés à 22 heures, lorsque cela touche aux émissions culturelles, cela devient une injure à l’intelligence.
J’aimerais aussi donner un petit rectificatif : l’info diffusée à la presse par RFO pour ce documentaire donne comme titre "Paulette Nardal : La fierté d’être nègre" alors que dans l’intitulé, il faut lire "négresse", pourquoi sacrifier un féminin qui existe ?