Culture et identité

La chaise à porteurs lontan

Témoignages.re / 26 octobre 2007

La dernière chaise à porteurs authentique restaurée par l’ARAST est exposée à la Maison du Tourisme de Cilaos.

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Pour le bois, le choix s’est porté sur du Tamarin des Hauts avec un veinage tourmenté afin de respecter l’aspect rustique de l’objet.

La restauration de cette chaise à porteurs, objet à haute valeur historique et symbolique du Cirque de Cilaos, a été confiée à l’atelier bois de l’ARAST par M. Olivier Nery, Directeur de la Maison du Tourisme de Cilaos, sous l’égide de M. Francis Denoyelle, travailleur social, ébéniste, restaurateur.

Elle s’est déroulée pendant un trimestre à raison d’une journée et demie d’activité par semaine, dans le cadre d’une initiation à la restauration de mobilier ancien à destination d’un public d’hommes et de femmes bénéficiaires du RMI : M. François Turpin, M. Picard Elie, M. Zitte Sylvano, M. Payet Luco, M. Tossem Patrick, M. Payet Serge, Mme Rivière Véronique et Mme Dubart Camille.

Pour M. Denoyelle, cette restauration a été un point d’orgue dans son travail social. Elle a marqué le passage d’activités dites “occupationnelles” vers des activités à caractère professionnalisant (savoir prendre une commande, sans acquitter au mieux, apprendre des gestes professionnels, rendre un travail propre et dans les temps...). Elle a été pour certains bénéficiaires une étape importante vers une insertion professionnelle puisque 4 d’entre eux sont aujourd’hui éligibles à des contrats d’avenirs.

Une trentaine de collégiens de Cilaos ont également été sollicités pour visiter ce chantier de restauration et découvrir ainsi leur propre histoire.

Un patrimoine de Cilaos et de La Réunion

Avant 1932, le voyage pour aller de Saint-Louis au village de Cilaos se faisait, pour les plus riches, en chaise à porteurs.
Les voyageurs et les porteurs passaient en général la nuit à l’îlet du Pavillon, qui comptait au début de l’exploitation des thermes une quarantaine d’habitants. C’était la première halte des voyageurs et des porteurs avant d’affronter les pentes raides du sentier de Cap Noir. La suite du voyage était alors vertigineuse : il existait un chemin du Pavillon jusqu’à Peterboth, qui était tracé sur l’arête de la montagne entre le Bras de Cilaos et le Petit Bras. À certains endroits, le chemin était si resserré que le croisement de personnes pouvait effrayer. Les villageois qui emmenaient leurs récoltes vers la côte avec leurs bœufs chargés de sacs de grains et de racines, de fruits et légumes passaient dans le calme en laissant la priorité aux personnes d’en face.
En règle générale, les porteurs transportaient des personnes aisées, c’est-à-dire des curistes, des touristes, des enseignants, et autres personnes venant travailler à Cilaos et qui résidaient sur le littoral. Le départ se faisait donc depuis le lieu-dit les Aloès, tout près de la Rivière Saint-Louis, dès 6h du matin.

En moyenne, il fallait compter jusqu’à 6 porteurs pour une personne transportée qui se relayaient entre eux jusqu’à Cilaos.

Le coût de la course était déterminé en fonction du poids de la personne. Il était d’1,50 F CFA le kilo - pour exemple, une personne qui pesait 80 Kg devait payer 120 F CFA, soit 20 F CFA par porteur (tout en sachant qu’à cette époque, 50 Frs CFA équivalait à 1 franc français, soit 15 centimes d’euro !).

De 1932 à 1965, le transport en chaise à porteurs se faisait surtout pour les curistes depuis le centre-ville jusqu’aux Anciens Thermes. Mais parallèlement, le transport exceptionnel de malades, de femmes enceintes se faisait de l’Ilet-à-Cordes à Cilaos (l’ouverture de la RD 242 ne s’est faite seulement qu’en 1970).

On peut donc dire qu’il y a eu deux générations de porteurs, la première avant l’ouverture de la route de Cilaos et la deuxième après 1932. Pour les porteurs de la deuxième génération, le transport était beaucoup moins pénible sauf pour ceux de l’Ilet-à-Cordes.

Histoire de la chaise à porteurs de la Maison du Tourisme

Cet exemplaire de chaise est le seul témoin qui nous reste d’un mode de transport jadis en vigueur dans le Cirque de Cilaos. Elle appartenait à M. François Sery - le dernier porteur de la première génération qui nous a malheureusement quitté le 25 décembre 2006 à l’âge de 102 ans.

Grâce au témoignage de Mme Marie-Louise Sery, sa fille, nous savons que M. François Sery l’a fabriquée lui-même avec ses propres outils. Au début des années 1920, il est allé dans la forêt de Cilaos chercher et choisir les bois de couleur qui composent la chaise : le Tamarin des Hauts pour l’assise, le Bois d’Olive pour les bras, le Grévillaire pour les traverses.

Il était indispensable à l’époque d’avoir sa propre chaise pour débuter son activité. Il l’aurait donc construit à l’âge de 18 ans en 1922.

Par la suite, pour transporter ses clients, il a fait appel à ses deux amis et voisins pour l’épauler : Marcel dit Boudou, et Maxime Payet, son frère. Même s’il était propriétaire de la chaise, M. Sery partageait à part égal le montant de la course avec les autres porteurs.

Ils faisaient jusqu’à trois expéditions par semaine, et la commande était faite généralement la veille pour le lendemain.

Pour l’anecdote, M. François Sery a rencontré sa future épouse, Victorine, en l’a transportant à Cilaos. Elle était originaire de Saint-Denis et venait travailler dans le Cirque comme bonne. Elle n’est pas restée insensible à la force, au courage et à l’humilité de ce grand homme, car, il l’aurait, parait-il, transporté sans halte tellement il était tombé sous le charme de cette merveilleuse demoiselle !

M. François Sery a donc définitivement cessé son métier de porteur dès l’ouverture de la route de Cilaos en 1932. Cette chaise est restée “pendillée” et démontée dans un coin de la cuisine, et ce n’est que dans les années 90 qu’elle a été empruntée par M. Jacky Dijoux, ancien guide du Cirque, qui souhaitait l’utiliser à des fins touristiques.

Elle a ensuite été exposée au Pays d’Accueil de Cilaos jusqu’en 2000, et enfin à la Maison du Tourisme jusqu’à aujourd’hui.


La restauration de la chaise

Il y avait de nombreuses réparations “grossières” sur les montants, avec de nombreux clous et une visserie de type cruciforme pour maintenir tant bien que mal les différents éléments d’assise.
Les montants étaient cassés et fortement endommagés par le temps (piquage important), et simplement retenus par des apports vissés.
Pour respecter au mieux les règles de restauration du mobilier ancien, les membres de l’ARAST ont travaillé à la main, avec des outils anciens en usage il y a 1 siècle : ciseaux à bois, rabots, chignole...