Culture et identité

Mais qui est vraiment Ti Jean ?

Dominique Dambreville et “Ti Jean, marmaille la forêt”

Témoignages.re / 16 décembre 2006

Tout le monde a un Ti Jean dans sa mémoire. Le livre de Dominique Dambreville et d’Alain Batz offre plusieurs lectures dont une philosophique qui nous amène à penser le personnage en homme d’aujourd’hui, bien réel, lié à la vie à la mort avec son merle et son chien.

Derrière ce héros de la mémoire populaire, décliné en mille histoires réinventées au fil de l’imaginaire, se cache un personnage que, finalement, personne ne connaît. Qui est au fond ce Ti Jean, support aux récits les plus fantaisistes, qui parvient toujours à se sortir des mauvais pas ? Dominique Dambreville l’a retrouvé, observé et nous conte sa vie dans un bel ouvrage aux couleurs champêtres et aux lettres rappelant les récits du passé.

« J’ai rencontré Ti Jean »

Depuis toujours, Dominique raconte les histoires de Ti Jean dans ses ateliers de lecture. Totalement imprégnée par le personnage, elle a fini par se mettre dans sa peau. C’est alors qu’elle s’est posé la question inspiratrice : Qui est-il ce Ti Jean qui voyage entre Maurice, les Seychelles, Madagascar et à qui on fait dire tant de choses ? « J’ai voulu le rencontrer. Je l’ai observé », commente l’auteur qui se propose de nous présenter le vrai Ti Jean.

Un être complexe et complet

Et dans son style d’écriture, l’on retrouve sa voix de conteuse dans un plaisant récit plein de passion et de vie. Ce livre est conçu pour être lu, raconté, mis en bouche et dit dans l’oreille. Celle qui côtoie l’illettrisme sait combien il est important de faire entrer son auditoire dans le texte, de l’appâter aux plaisirs de la lecture. Et c’est avec poésie qu’elle dépeint toute l’humanité du personnage. Car finalement, « Ti Jean est complexe et complet comme nous », souligne l’auteur. Il a des bons et de moins bons penchants. « On lui fait dire ce que l’on veut, mais j’ai voulu montrer que c’est un homme qui a une sensibilité ».

Créole comme nous

Pour elle, derrière cette malice, ce “Ti Jean La Mafia” tel que baptisé aux Seychelles, ce joueur de carte qui maîtrise la ruse et la flagornerie, n’y a-t-il pas un homme, né d’une terre et vivant en son sein ? Au-delà de sa parole, c’est l’être humain que l’auteur a voulu rencontrer. Et pour cela, elle est partie dans sa maison : la forêt. De quelle côté de l’île ? Elle ne nous le révèle pas car finalement, Ti Jean appartient à toute La Réunion... et à beaucoup de sociétés créoles. Dominique réinvente le temps d’un récit ce personnage qui sort de sa légendaire image pour devenir comme nous : Créole, Réunionnais, vivant sa vie dans l’authenticité de notre île. Elle a travaillé durant 2 ans pour nous offrir ce cadeau qui, selon elle, convient aussi bien aux adolescents et aux adultes, où chacun peut se retrouver. On y retrouve sa vie débordante, son énergie, sa malice, son tempérament de vengeur, mais aussi des facettes inexplorées, sentiments de tendresse et d’amour que l’on méconnaissait. Le héros de la tradition orale passe à l’écrit, évolue dans son espace, nous fait part de ses aspirations, de ses plaintes et de ses peurs.

Edité par le peintre

Pour nous offrir ce cadeau d’avant, de pendant et d’après Noël, Dominique a su résisté aux incitations à modifier son histoire pour nous donner un livre de conte digne dans sa forme et dont le ton nous fait aimer les mots. Elle nous a invité chez Ti Jean, le vrai Créole, comme en miroir à son île, aux planteurs des hauts, comme en hommage à la nature, à l’écriture. Elle a combattu la diabolisation pour faire de Ti Jean un homme de la vie et de la sensibilité, aussi vivant et aussi sensible qu’elle-même.
Un artiste peintre aussi passionné qu’elle s’est trouvé lecteur privilégié de cette renaissance. Alain Batz dessine d’abord, édite ensuite. Une relation de confiance les lie, une inspiration commune pour finalement parler à travers Ti Jean de l’amour d’une île qui, loin de la carte postale, à un cœur qui bat au rythme des légendes.

Stéphanie Longeras

“Ti Jean Marmaille la forêt”, aux Editions Alain Batz Aquarelle (et tant pis pour l’éditeur qui voulait que Ti Jean ne pose pas de la colle pour oiseaux) au prix de 22 euros et ça les vaut.